Beoga et Aaron Rowe quittent Ed Sheeran, symboles d’une Irlande qui soutient tant la Palestine

Après la polémique liée à Macklemore, plusieurs artistes ont pris fait et cause pour les Palestiniens. Un énième exemple de la solidarité irlandaise.

Par Paul Guyonnet HuffPost

Depuis des décennies, l’Irlande fait figure d’exception dans le monde occidental, avec un soutien largement partagé pour la cause palestinienne. Ici une fresque à Belfast en soutien aux « prisonniers de guerre ».

ARTUR WIDAK / NurPhoto via AFP

Depuis des décennies, l’Irlande fait figure d’exception dans le monde occidental, avec un soutien largement partagé pour la cause palestinienne. Ici une fresque à Belfast en soutien aux « prisonniers de guerre ».

« En tant qu’Irlandais, nous ne savons que trop bien ce que sont le génocide, la famine organisée et l’occupation violente. » Ces mots sont ceux d’Aaron Rowe, l’un des artistes qui ont quitté la tournée d’Ed Sheeran en solidarité avec Macklemore, lui-même évincé du fait de son soutien à la cause palestinienne et de prises de position polémiques.

Aaron Rowe, mais aussi les cinq artistes qui composent le groupe irlandais Beoga font donc partie des musiciens qui ont renoncé à se produire au côté de l’interprète de Shape of you (avec l’Américain Finneas et les Danois de Lukas Graham). Du côté de Beoga aussi, l’argumentaire est limpide : « En tant qu’Irlandais, nous connaissons le colonialisme. »

Dans son communiqué, Beoga rappelle d’ailleurs comment le milliardaire Robert Kraft, qui possède plusieurs des stades américains où Ed Sheeran se produit, s’oppose financièrement au mouvement BDS, qui prône « Boycott, désinvestissement et sanctions » pour frapper au portefeuille les colons israéliens en Cisjordanie.

Un combat repris massivement par les célébrités irlandaises

Un combat de longue date pour le groupe, qui fait partie des fondateurs d’« Irish Artists for Palestine », qui lève des fonds à des fins humanitaires, relaie la parole des artistes palestiniens et monte des événements de soutien. En décembre, 200 acteurs, musiciens, athlètes ou auteurs irlandais ont par exemple soutenu des militants pro-palestiniens en grève de la faim pour dénoncer leur incarcération au Royaume-Uni.

La preuve que la solidarité irlandaise dépasse, et de très loin, le seul cas de Macklemore. Dans le monde de la culture, les rappeurs de Kneecap, les acteurs Cillian Murphy et Denise Gough, l’autrice de best-sellers Sally Rooney, la musicienne CMAT et le chanteur de Take Me to Church Hozier, la star de La Chronique des Bridgerton Nicola Coughlan ou celle de Game of Thrones Liam Cunningham prennent très régulièrement la parole pour fustiger la guerre menée par Israël à Gaza et en Cisjordanie.

Même chose dans le sport ou les médias, avec des figures de la télévision et des footballeurs professionnels, ainsi que des supporters rangés depuis des années derrière le slogan « Saoirse don Phalaistín », soit Liberté pour la Palestine en gaélique. En 2024, des ultras du Celtic Glasgow (qui revendiquent leur appartenance au peuple irlandais) se sont ainsi rendus dans un camp de réfugiés en Cisjordanie, où ils financent désormais un club mêlant les deux identités, le Lajee Celtic.

Ces prises de position ne rencontrent aucune opposition ou presque. Car en Irlande, le soutien à la Palestine est admis comme nulle part ailleurs dans le monde occidental. Ce, alors qu’il n’y « aucun lien ethnique, aucun intérêt économique majeur, ni implication militaire » entre les deux peuples, comme l’écrivait en août la RTÉ, l’audiovisuel public irlandais, dans un article analysant cette connexion si profonde.

Une Histoire commune

Les arguments d’Aaron Rowe et de Beoga donnent une idée de ce qui pousse à ce point les Irlandais à l’empathie, comme résumé sur un drapeau brandi par Kneecap : « De l’Irlande à la Palestine, l’occupation est un crime ». Aaron Rowe le martèle d’ailleurs dans son message de départ de la tournée d’Ed Sheeran : « Je dois me montrer à la hauteur de mes ancêtres qui ont résisté à la colonisation et combattu pour la liberté dont je jouis aujourd’hui en Irlande ».

Ainsi, les Irlandais font un lien avec leur propre Histoire : l’occupation britannique et la partition de leur pays, l’effacement de la langue gaélique au profit de l’anglais, la Couronne qui n’agit pas (ou si peu) face à la grande famine du XIXe siècle, les tentatives d’entraver l’indépendance finalement obtenue de haute lutte en 1921, la répression sanglante de manifestations pacifiques…

D’ailleurs, des parallèles objectifs existent : au début du XXe siècle, Irlande et Palestine étaient des colonies britanniques ; les deux populations ont subi la répression policière des « Black and Tans », une force militaire coloniale violente ; Arthur Balfour, l’un de ceux qui ouvrirent la voie à la création d’un État pour les populations juives sur les terres de Palestine a fait tirer sur des manifestants irlandais au point d’hériter du surnom « Bloody Balfour »… Comme le rappelle un article de NPR, la radio publique américaine, plusieurs auteurs et dirigeants de l’époque font ainsi un lien direct, expliquant que l’Empire colonial britannique a testé ses méthodes de répression en Irlande, avant de les exporter à travers le monde.

Les Irlandais font figure d’exception

Résultat, dans son article, la RTÉ cite une étude pour le moins éloquente : 53 % des Irlandais interrogés disent soutenir les Palestiniens dans le conflit au Moyen-Orient, soit deux fois plus qu’en Espagne, le seul autre pays occidental où un tel soutien dépasse les 20 %.

Dans le détail, ceux qui soutiennent la Palestine dans l’étude sont très largement d’accord avec le fait que « l’Irlande a connu une oppression historique », et sont pour une majorité en phase avec le républicanisme irlandais, cette idée que leur pays doit être unifié en incluant un nord libéré des Britanniques. Chez les sondés, plusieurs expriment d’eux-mêmes le parallèle historique. « En tant qu’Irlandais, nous savons ce que c’est d’être occupé et dominé par un pays plus puissant », écrit l’un, quand d’autres évoquent la « colonisation de l’Irlande au XVIIe siècle » ou l’évidence pour les Irlandais « de prendre le parti des opprimés ».

C’est la raison pour laquelle le soutien à la Palestine transcende les clivages partisans en Irlande. Quel que soit leur parti de cœur, les électeurs sont majoritairement en faveur du soutien et les différentes formations politiques œuvrent en ce sens, avec notamment une reconnaissance de l’État palestinien en 2024 (l’Irlande la soutenait dès 1980) ou un vote novateur cet été pour interdire le commerce avec les colonies israéliennes. Autant de symboles d’une Irlande qui, comme l’écrit NPR, se sent plus proche du Sud global que de n’importe quel pays européen.


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