Cisjordanie occupée: l’accès à l’eau des Palestiniens de plus en plus ciblé par des colons israéliens

Chasser les Palestiniens de leurs terres est un objectif dorénavant ouvertement affiché par certains membres du gouvernement israélien et les colons extrémistes. Parmi les méthodes employées pour déloger la population, diminuer drastiquement son accès à l’eau, voire la confisquer.  

Un Palestinien tente d'empêcher un bulldozer israélien de démolir leurs tentes, leurs enclos à animaux et leurs puits dans deux petits villages, au sud du village de Yatta, près d'Hébron, en 2012.
Un Palestinien tente d’empêcher un bulldozer israélien de démolir leurs tentes, leurs enclos à animaux et leurs puits dans deux petits villages, au sud du village de Yatta, près d’Hébron, en 2012. AFP – HAZEM BADER

Par : Anne Bernas

Samedi 7 février, un groupe de colons israéliens attaque la principale station gérant les puits d’Ein Samia, à l’est de Ramallah. Six puits de cette source alimentent en eau potable la plupart des villes situées à l’est de Ramallah depuis les années 1960. Dix-neuf villages – plus de 100 000 Palestiniens – dépendent entièrement de ce lieu pour leur approvisionnement en eau et 14 autres communautés palestiniennes reçoivent une partie de leur eau de ce site. 

« Les puits d’Ein Samia comptent parmi les sources d’eau souterraine les plus importantes du centre de la Cisjordanie, servant d’approvisionnement principal en eau à des dizaines de villages et de communautés. La Société des eaux de Jérusalem (Jerusalem Water Undertaking, JWU) dépend de ces puits pour répondre à une part importante des besoins en eau de sa zone de desserte. En raison de leur emplacement géographique et sécuritaire sensible, ces puits ont été pris pour cible à plusieurs reprises », déplore Farès Almalki, responsable du service des relations publiques à la JWU. 

Les assaillants, certains armés, ont agressé des employés de la société alors qu’ils étaient en service et ont détruit une partie du matériel à l’intérieur de leurs locaux. Le pompage de l’eau des puits a de nouveau dû être interrompu. 

Une recrudescence des attaques 

Car quelques jours plus tôt, le 25 janvier, les colons avaient déjà attaqué une équipe de techniciens de la Société des eaux de Jérusalem en train d’effectuer des travaux de maintenance sur un puits dans le quartier d’Ein Samia.  

Le pompage de l’eau des puits d’Ein Samia a là encore été temporairement interrompu, des barbelés installés par les colons autour de puits ont empêché les équipes techniques d’accéder au site pour réparer les dommages causés. « La réalité sur le terrain montre que les attaques prennent plusieurs formes, poursuit Farès Almalki. Il s’agit notamment d’attaques directes menées par des colons contre des installations et des infrastructures, ainsi que de restrictions et de mesures imposées par les autorités israéliennes qui affectent directement ou indirectement la capacité des équipes techniques à accéder aux sites des puits et à effectuer des travaux d’entretien et de développement. »   

Ainsi, la Jerusalem Water Undertaking continue de fonctionner dans la mesure de ses capacités, en réagissant rapidement aux impératifs par des interventions de maintenance urgentes et la remise en état des systèmes. Cependant, chaque attaque entraîne des coupures d’eau qui affectent les villages et les communautés dépendant des puits d’Ein Samia. « Cela prive temporairement les habitants de leur droit fondamental à l’eau et exerce une pression supplémentaire sur les équipes techniques », pointe Fares Almalki. 

Les puits d’Ein Samia se trouvent sur le versant oriental de la Cisjordanie, une région confrontée à des attaques répétées de colons contre les infrastructures hydrauliques qui n’ont pas débuté le 8 octobre 2023. Mais depuis près de deux ans et demi, elles sont de plus en plus fréquentes et l’approvisionnement en eau est confronté à des difficultés croissantes.  

Ainsi par exemple en juillet 2025 quand les colons se sont emparés de la source d’Ein Samia et ont vandalisé des stations de pompage palestiniennes, détournant l’eau vers un bassin voisin. Selon Haaretz, « malgré les attaques répétées, l’armée israélienne n’a ni déployé de forces pour protéger le site, ni intervenu pour mettre fin aux agissements des colons, et aucun suspect n’a été arrêté. » 

« Des bombes, des chiens, du poison et des engins lourds figurent parmi les armes utilisées pour attaquer les Palestiniens et leurs infrastructures d’eau potable, d’irrigation et d’assainissement en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza à au moins 90 reprises entre janvier 2024 et mi-2025 », révélait en novembre dernier une étude du Pacific Institute, un groupe de réflexion basé aux États-Unis qui suit les conflits liés à l’eau. 

Une situation intenable et illégale  

Le manque d’accès à l’eau, ressource essentielle à la vie, participe à l’insécurité alimentaire et sanitaire. Toute tentative d’obstruction de l’accès à l’eau potable en zone de conflit est contraire au droit international et peut aussi nuire au respect du droit à l’eau, du droit à la santé et des droits de l’homme qui y sont liés. Par ailleurs, le droit international affirme que la puissance occupante est tenue d’administrer les territoires qu’elle contrôle dans le meilleur intérêt de la population occupée, ce qui implique que les Palestiniens doivent avoir accès à l’eau potable. 

Il est interdit aux Palestiniens de la zone C de construire de nouvelles infrastructures hydrauliques sans permis de construire préalable, permis uniquement délivrés par l’armée israélienne, au compte-gouttes. Les Palestiniens ne peuvent dès lors ni construire de nouveaux puits, ni agrandir ceux existants malgré la présence de sources locales, ce qui prive d’eau potable 180 villages palestiniens, selon le bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU.  

Dans la plupart des régions de Cisjordanie occupée, la collecte d’eau de pluie est également entravée par Israël et l’armée détruit régulièrement des citernes ou des bassins d’eau de pluie. Une résolution de l’assemblée générale de l’ONU de septembre 2024 a dénoncé le « mépris de la souveraineté permanente de la Palestine sur ses ressources ». 

Si la Société des eaux de Jérusalem entretient des partenariats internationaux avec des institutions donatrices qui soutiennent des projets liés à l’eau et aux infrastructures, ces dernières années, le volume de l’aide a diminué, affectant la capacité à mettre en œuvre de nouvelles initiatives de développement. « Les projets majeurs, tels que le forage de puits ou la construction d’infrastructures, nécessitent généralement des procédures et des autorisations complexes en raison des restrictions imposées par les autorités israéliennes, en particulier dans les zones classées zone C », insiste Farès Almalki. 

Des barbelés installés par les colons autour de puits de Ein Samia ont empêché les équipes techniques d'accéder au site pour réparer les dommages causés, le 25 janvier 2025.
Des barbelés installés par les colons autour de puits de Ein Samia ont empêché les équipes techniques d’accéder au site pour réparer les dommages causés, le 25 janvier 2025. © JWU

Une inégalité d’accès 

Les Palestiniens de Cisjordanie occupée ne disposent en moyenne que d’une soixantaine de litres d’eau par jour et par personne, alors que l’Organisation mondiale de la santé recommande un minimum de 100 litres. En Israël, la consommation d’eau quotidienne par personne s’élève à quelque 300 litres, tandis que les colons israéliens en Cisjordanie consomment jusqu’à 800 litres par jour, note le Groupe palestinien d’hydrologie (PHG), qui lutte contre la pénurie d’eau, la dégradation de l’environnement et les injustices liées à l’eau en période d’occupation.  

Par ailleurs, la population palestinienne a été multipliée par cinq depuis 1967, tandis que la consommation totale d’eau a seulement doublé. La quantité d’eau disponible en Cisjordanie — environ 110 millions de mètres cubes d’eau par an — reste au niveau de 1995, alors que selon les accords d’Oslo, « le quota d’eau des Palestiniens aurait dû atteindre 200 millions de mètres cubes en l’an 2000 ».  

Aussi, selon l’ONG israélienne B’Tselem, le cadre légal en vigueur entraîne de fortes disparités : 100% des Israéliens – y compris dans les colonies – ont accès à l’eau courante chaque jour, contre seulement 36% des Palestiniens en Cisjordanie. Et puis, quand la facture d’eau moyenne dans le monde représente environ 1% des revenus, en Palestine le taux atteint parfois 20% dans la région où il y a 60% de chômage. Mekorot, entreprise monopoliste publique israélienne, vend l’eau potable 10 à 20 fois plus cher aux Palestiniens qu’aux colons. Aussi, même les Palestiniens qui ont leurs propres puits doivent payer leur eau à l’occupant. Depuis 1967, les aquifères de Cisjordanie sont passés sous contrôle strict d’Israël. 

Des colons israéliens se baignent dans la source Ein Samiyah près du village de Kafr Malik, en Cisjordanie occupée, le 15 juillet 2025.
Des colons israéliens se baignent dans la source Ein Samiyah près du village de Kafr Malik, en Cisjordanie occupée, le 15 juillet 2025. © AFP/Zain Jaafar

L’eau, une arme de guerre pour Israël 

Dès lors l’accès à l’eau représente une arme aux mains du gouvernement israélien en faveur des colons. Un accès privilégié qui, par ailleurs, permet l’essor des exploitations agricoles israéliennes (vigne, oliveraies, dattiers, etc.). 

Pendant les interruptions ou les restrictions imposées par Israël, des mesures alternatives sont adoptées, notamment la redistribution de l’eau disponible en fonction des priorités d’urgence, le recours à des sources alternatives limitées et, dans certains cas, l’achat d’eau transportée par camions citernes, malgré la charge financière supplémentaire que cela représente pour les habitants. 

« Israël a systématiquement utilisé l’eau pour déplacer et isoler la population palestinienne sur ses propres territoires, occupés illégalement depuis 1967, dans le cadre de sa stratégie d’apartheid et de colonisation progressive », déclarait en fin d’année dernière Pedro Arrojo-Agudo, rapporteur spécial des Nations unies sur les droits humains à l’eau potable et à l’assainissement. Peu de temps auparavant, un groupe d’experts de l’ONU avertissait : Israël utilise « la soif comme une arme pour tuer des Palestiniens ». 

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« Le fait de cibler des sources d’eau vitales affecte directement la stabilité des communautés locales, affirme Farès Almalki. L’accès à l’eau est un facteur fondamental pour assurer la subsistance et la résilience des populations, ce qui signifie que de telles attaques ont de graves conséquences humanitaires et sur le développement à long terme. » 

Les attaques contre les infrastructures hydrauliques mettent en danger la vie des citoyens palestiniens et s’inscrivent dans une escalade de violences menées par des colons agissant en toute impunité. Des attaques qui, de manière générale, sont en forte hausse. Selon les données publiées par l’armée israélienne, en 2025, les violences des colons israéliens contre les Palestiniens en Cisjordanie occupée ont augmenté de 25%. 

Un chiffre qui risque de ne pas diminuer après que Tel Aviv a annoncé ce 8 février des mesures renforçant considérablement son contrôle dans les zones de Cisjordanie contrôlées par les Palestiniens. Une annonce qui viole les accords d’Oslo et fait craindre une annexion du territoire palestinien occupé depuis 1967. Une décision qui, entre autres, interdira les atteintes à l’eau. Une nouvelle étape vers le renforcement d’une annexion illégale. 


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