À Marseille, dans un hangar, des militants retapent des bateaux d’occasion, avec le soutien des habitants. Objectif : appareiller vers Gaza pour tenter de briser le blocus imposé par Israël.
Marseille, reportage
Marins, électriciennes, mécaniciens… Dans un hangar du port de L’Estaque, à Marseille, des bénévoles s’affairent à retaper une vingtaine de bateaux depuis début mars. Le but de la flottille citoyenne Thousand Madleens for Gaza qui part le 4 avril : briser le blocus et apporter des biens de première nécessité aux Palestiniens. Notre reportage sur place, en photos.

1. Marseille, le 21 mars — Depuis fin février, un hangar occupé du port de L’Estaque, à Marseille, abrite le chantier de la flottille Thousand Madleens to Gaza (TMTG). Le collectif y a installé des ateliers de réparation, une cuisine collective et des espaces de stockage pour les dons, à quelques mètres des bateaux amarrés sur la digue.

2. Dans la voilerie improvisée du hangar, des bénévoles découpent des matelas pour aménager les bannettes, les couchettes des bateaux. « Il faut que chaque bateau soit habitable pour un skipper, un coskipper, un médic et entre trois et six passagers et passagères », résume Nemo, marin et skipper.

3. Un coin du hangar est dédié à la sécurité. « Il faut s’assurer que chaque bateau ait un radeau de survie, des gilets, des bouées fer à cheval, des feux à main, des fusées de détresse. C’est un boulot à temps plein de tout sécuriser », explique Max, coordinateur logistique et sécurité.

4. Claude, habitant de L’Estaque, est venu bricoler un circuit électrique. « On a créé un groupe de soutien avec d’autres habitants du quartier. C’est un peu fort d’aller jusqu’à Gaza en étant à peu près sûrs que ça se termine mal. Leur combat est légitime et j’ai beaucoup d’estime pour eux. Alors j’y participe comme je peux en donnant des coups de main. »

5. Dans le hangar, des panneaux organisent l’autogestion du chantier. Deux fois par jour, à 9 h 30 et 14 h, le collectif se réunit : les référents et référentes exposent leurs besoins, chacun lève la main selon ses compétences et ses envies. « À la fin, tout le monde a du boulot. » Une organisation sans chef, que Tino, coordinateur du pôle navigation, assume avec lucidité : « On n’a pas un fonctionnement totalement horizontal parce que c’est très difficile à mettre en place vu les contraintes logistiques. Mais on essaie d’avoir un fonctionnement participatif. »

6. Pause déjeuner au soleil, face à la mer et aux mâts. En trois semaines, le chantier a changé d’échelle. « Début mars, on était une quinzaine. Aujourd’hui, au moins 75, parfois 100 », raconte Camille M., marin et coordinatrice des bénévoles. Le lieu s’adapte : d’un algéco exigu à une grande cuisine collective montée dans le hangar. « Tu pars deux jours, tu reviens, tout a changé. »

7. Camille M., venue de Bretagne, met des mots sur les doutes. « Parfois, on se demande si ça sert à quelque chose. Et puis on se dit : qu’est-ce qu’on ferait d’autre ? » La flottille comptera deux fois plus de bateaux qu’en novembre 2025. « Quand les bateaux se sont fait intercepter par l’armée israélienne en octobre 2025, tous les pêcheurs et pêcheuses de Gaza ont pu aller reprendre la mer. Si on participe juste à ça, c’est déjà énorme. »

8. Des bénévoles plongent pour nettoyer les coques des bateaux, parfois envahies d’algues et de coquillages qui freinent la navigation. Une tâche indispensable sur des bateaux achetés d’occasion, dont certains n’ont pas navigué depuis longtemps. « On s’est fixé un budget de 25 000 euros par bateau : c’est très faible. Mais on doit avoir des bateaux capables d’amener des personnes jusqu’à Gaza dans un état de sécurité conforme aux normes », souligne Tino, coordinateur navigation.

9. Dans le coin collecte du hangar s’entassent serviettes hygiéniques, cahiers, matériel médical, semences, et fibre de verre pour réparer les bateaux de pêche. « On ne fait pas pour Gaza, on fait avec Gaza. C’est-à-dire qu’on n’imagine pas ce dont ils et elles ont besoin : tout ce qu’on amène, c’est des choses demandées par les Gazaouis », explique Camille M., bénévole.

10. Une autre Camille, elle habitante de L’Estaque, vient déposer serviettes hygiéniques, matériel médical et fournitures scolaires. « Je travaille donc je n’ai pas de temps à donner, mais là c’est le weekend donc je suis venue apporter des dons. Demain, c’est le deuxième tour des municipales, le Rassemblement National est à deux doigts de passer à Marseille [c’est finalement le PS qui l’a emporté]. Des initiatives tournées vers la solidarité, ça devrait donner une petite leçon à nos politiques. »

11. Une voilerie improvisée avec deux machines à coudre prêtées, des voiles étalées au sol. Ici, on apprend en faisant. « Je n’avais jamais fait de voilerie jusqu’à aujourd’hui. Ça fait des années que j’ai envie d’apprendre. Ce matin j’ai dit que je voulais essayer, on m’a mis sur de la réparation de voile et j’ai appris plein de choses », raconte Max, bénévole.

12. À l’entrée, une citation de l’écrivain libanais Samah Idriss : « La liberté n’est pas une destination, c’est un processus, et nous sommes au cœur de ce processus. » « On est un vrai mouvement de jeunesse internationaliste qui s’intéresse aux questions d’impérialisme et de colonialisme en général. On veut aussi véhiculer un vrai message d’espoir et de résilience, largement inspiré par la résilience du peuple palestinien avec qui on échange régulièrement et qui nous donne beaucoup de force », dit Tino.

13. Un bénévole soude sur un établi fait de palettes récupérées. Ici, on fait avec peu. « Dépenser des millions d’euros pour envoyer des bateaux à Gaza quand il y a des gens là-bas qui manquent de tout, ce ne serait pas cohérent, explique-t-il. On répare avec presque rien, on achète le minimum. La décroissance, ce n’est pas qu’un discours : ça se pratique au quotidien. »

14. Amarré au quai, l’Ahmad Saadat, du nom d’un dirigeant palestinien emprisonné. Chaque bateau porte un thème — agriculture, pêche, éducation, presse, droits des femmes et des minorités de genre — et embarquera du matériel associé. « On ne veut pas entretenir une dépendance, mais soutenir l’autonomie », résume Tino, coordinateur navigation.

15. À bord d’un bateau, deux bénévoles s’affairent sur le moteur, multimètre en main. « On se forme entre nous, explique Nemo. C’est cette entraide qui nous permet d’avancer et de rendre les bateaux opérationnels. »
16. A Hyun Kim et Donghyun Kim sont venus de Corée pour rejoindre la flottille. A Hyun Kim avait déjà été arrêtée et emprisonnée lors de la première flottille. Elle est revenue et espère repartir en avril. « En Asie, nous avons un mouvement antiguerre très important parce que nous avons aussi une histoire d’occupation. Je pense que nous avons une histoire similaire avec la Palestine. J’ai voulu lier ces mouvements et ces histoires. » TMTG est un mouvement international présent dans une dizaine de pays, comptant 34 groupes locaux en France.

17. Richard, pêcheur à L’Estaque, et sa fille ont découvert le chantier par hasard, en passant sur la digue. Pour lui, la présence de la flottille ici a tout son sens. « Le peuple marseillais est solidaire du peuple de Gaza. Marseille c’est 2600 ans d’histoire, ça a toujours été un peuple accueillant et ouvert à toutes les cultures. J’aimerais que d’autres villes et d’autres pays prennent l’exemple. »

18. Sur chaque bateau, le même dispositif : panneaux solaires, batteries et antenne Starlink, le système de connexion internet par satellite qui permet de rester connecté à la terre en permanence, depuis n’importe où en mer. Une nécessité vitale : c’est la visibilité médiatique en temps réel qui protège la flottille.

19. En haut d’un mât, un bénévole travaille sous un drapeau palestinien. « On les voit sur nos téléphones, c’est le premier génocide visible en direct », dit Camille M., skippeuse bénévole. « Et eux nous voient aussi : des bateaux qui partent par la mer parce que ce n’est plus possible par les airs et par la terre. » Ces bateaux rejoindront d’autres flottilles en route, avec l’objectif d’être une centaine d’embarcations à tenter de briser le blocus.

20. La nuit tombe sur le quai de L’Estaque. Quelques bénévoles discutent autour d’un petit feu improvisé. « Le soir, c’est de grandes sessions de discussion. Mais on se couche tôt parce qu’il y a du boulot ! », sourit Camille M.


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