La Palestine au cœur du capitalisme mondial

Un extrait du livre d’Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah


Dans leur livre « La Palestine au cœur du capitalisme mondial », récemment paru aux éditions Amsterdam, Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah inscrivent la violence génocidaire de l’État colonial d’Israël contre les Palestinien·nes dans les structures du capitalisme mondial. Sans cette dimension matérielle, il est impossible de comprendre le soutien inébranlable à Israël des puissances occidentales, notamment des États-Unis, et la portée universelle du combat pour la libération de la Palestine.

par

Adam HaniehRobert KnoxRafeef Ziadah

Israël, colonie de peuplement

En 1948, environ les trois quarts de la population palestinienne d’origine sont chassés de leurs terres. Les expulsions ont commencé l’année précédente ; au moment où l’État d’Israël est créé, quelque cinq cents villages ont déjà été détruits et la majorité des Palestiniens sont réfugiés dans des camps en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et dans les pays voisins. Les Palestiniens restant dans ce qui vient de devenir Israël se voient accorder la citoyenneté israélienne. Ils vivront désormais en minorité exploitée dans un État qui se définit, de façon contradictoire, comme « juif et démocratique ».

En 1967, Israël envahit la Cisjordanie et la bande de Gaza. Les Palestiniens qui y résident n’ont pas la nationalité israélienne et vivent sous occupation militaire. Pour mieux contrôler ces territoires occupés, l’État incite ses citoyens à s’installer dans des colonies militarisées, situées dans des zones stratégiques au milieu des villes et villages palestiniens.

Comme beaucoup l’ont souligné, ces vagues successives de colonisation et de dépossession correspondent à la définition classique de la colonie de peuplement : un territoire où s’installe une population étrangère qui tente d’en expulser les habitants autochtones afin de fonder une société nouvelle1. Toutefois, bien que l’expression « colonialisme de peuplement » soit désormais largement usitée dans les travaux universitaires consacrés à la Palestine, elle est souvent employée en un sens strictement descriptif. Or – et ce sera l’une des thèses que nous défendrons dans ce livre –, pour que ce concept possède une portée analytique, il faut considérer le phénomène qu’il désigne comme une des formes revêtues par l’expansion du capitalisme européen. De plus, parce que ce colonialisme précis est de nature capitaliste, les colonies se rattachent aussi à des processus de formation de classe, à la production de ces nouvelles classes que sont le capital et la force de travail dans les territoires colonisés. Leurs modalités sont toujours historiquement situées et diffèrent selon les régions du monde. Mais, en envisageant le colonialisme de peuplement sous cet angle, on peut saisir les continuités et les différences entre la Palestine et d’autres cas.

Pour aller plus loin
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Le colonialisme israélien se déploie aussi sur le terrain économique

Capital et travail dans le colonialisme de peuplement

Le capitalisme est international depuis sa naissance. Constamment poussé à l’expansion, contraint d’acquérir des matières premières et des ressources énergétiques, il a débordé des frontières territoriales. Au XIXe et au début du XXe siècle, cette expansion a pour moteur les rivalités entre puissances coloniales européennes – surtout entre la Grande-Bretagne et la France.

Le dirigeant anticolonial ghanéen Kwame Nkrumah expliquait que le colonialisme « constitue cet aspect de l’impérialisme où, sur un territoire régi par un gouvernement étranger, ledit gouvernement contrôle l’existence sociale, économique et politique du peuple qu’il gouverne »2. Cette forme de colonialisme se définit par la manière dont s’exerce la domination capitaliste : l’État, directement contrôlé par le colonisateur, soutient les activités du capital étranger, détruisant les formes antérieures de vie sociale précapitaliste, dépossédant les populations de leurs terres, créant une nouvelle force de travail et de nouveaux marchés3. C’est parce qu’ils exercent un contrôle direct que les États européens peuvent exclure de leurs territoires les puissances capitalistes rivales, en imposant l’utilisation exclusive de leur monnaie (la livre sterling, par exemple) et en rattachant à la métropole l’ensemble du développement industriel et commercial des colonies.

En règle générale, ce modèle d’accumulation retarde l’apparition d’une large classe capitaliste au sein de la population colonisée. Les élites colonisées – souvent assignées à des identités ethniques ou religieuses particulières – agissent en intermédiaires locaux de la puissance étrangère et se voient accorder certains privilèges en contrepartie du soutien qu’elles apportent au maintien de la domination impériale.

Une tout autre logique prévaut dans les colonies de peuplement (par exemple, les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud et… Israël). Dans ce cas, les colons européens n’entendent pas seulement gouverner la population existante et lui extorquer des richesses, mais aussi déposséder et remplacer les peuples autochtones, en transformant du même coup les rapports de propriété.

En conséquence, le capitalisme des colonies de peuplement entretient avec la force de travail une autre relation que dans les colonies directes. Si certaines colonies de peuplement, telle l’Afrique du Sud, dépendent fortement de l’exploitation de la force de travail autochtone, toutes reposent fondamentalement sur l’impératif d’éliminer, de marginaliser ou de faire partir les populations déjà présentes. Ce type de colonialisme possède donc un caractère exterministe prononcé, qui peut prendre la forme de tentatives d’éradiquer et de supplanter explicitement les peuples autochtones, comme aux États-Unis ou en Australie.

Parce que les populations autochtones y sont marginalisées, ce genre de société a toujours besoin d’une classe ouvrière composée de colons, classe qui retire des avantages économiques et politiques substantiels de la dépossession des habitants d’origine et qui, pour cette raison même, est intéressée à la survie du capitalisme colonial. Sur le plan idéologique, elle est imprégnée par un mode de pensée racial et militariste tout en défendant les « droits des travailleurs ». Cette dynamique explique que, bien souvent, un mouvement ouvrier explicitement raciste soit politiquement hégémonique dans les colonies de peuplement, par exemple en Israël et en Australie4.

En outre, ces colonies ont aussi tendance à favoriser le développement d’une classe capitaliste locale. Même si cette dernière entretient fréquemment des liens avec la métropole, où une partie d’entre elle est établie, la trajectoire de ce type de société coloniale débouche souvent sur l’apparition d’une formation capitaliste autonome, et, à terme, sur la séparation politique5. Toutefois, malgré cette séparation, les colonies de peuplement restent d’ordinaire étroitement alliées à leur métropole d’origine et peuvent même servir – c’est le cas de l’Australie – d’avant-poste de la puissance impériale dans la région.

Après la Seconde Guerre mondiale, une vague de luttes anticoloniales conduit à la dissolution formelle des empires européens ; un grand nombre de pays longtemps soumis au joug colonial acquièrent alors leur indépendance. Néanmoins, une restructuration profonde du capitalisme mondial s’accomplit en parallèle de ce moment anticolonial. Le retrait de la Grande-Bretagne, de la France et d’autres États européens entraîne non pas la fin de la domination impériale mais sa reconfiguration, au moment où les États-Unis deviennent la première puissance économique du monde. En remplaçant l’hégémonie européenne, le capital et l’État américains accroissent leur portée grâce à de nouveaux mécanismes de domination financière et militaire, de sorte que la fin de la colonisation directe ne marque pas celle du contrôle impérial.

Le pétrole, devenu le principal combustible fossile, représente un aspect fondamental de la restructuration du capitalisme dans l’après-guerre : l’expansion de la puissance américaine est liée à un nouvel ordre énergétique mondial, le capitalisme fossile. Ce déplacement fait du Moyen-Orient un site essentiel d’extraction énergétique et un champ de bataille anticolonial, où les luttes pour la souveraineté et les ressources sont déterminées par les impératifs du contrôle impérial. Dans le chapitre suivant, nous montrerons le rôle crucial joué par Israël dans ces luttes et le caractère indispensable de son colonialisme dans un nouvel ordre régional structuré autour de la domination américaine.

Le racisme antipalestinien

On a trop souvent tendance à ignorer les dynamiques de classe du colonialisme de peuplement, et, dans le cas de la société palestinienne, à écraser ses complexités pour la traiter en masse homogène, indifférenciée. Les chapitres ultérieurs examineront les trajectoires différentielles du travail et du capital en Palestine, et la manière dont, ces dernières décennies, elles ont été définies par leur incorporation dans le capitalisme colonial israélien. Cette configuration des rapports de classe a eu un profond impact social et politique.

Elle est indissolublement liée au racisme et à l’oppression raciale. L’un de nos objectifs est de montrer comment intervient la dimension raciale dans le contexte palestinien et sa centralité constante dans le colonialisme de peuplement israélien.

Notre conception de la nature et du rôle du racisme antipalestinien s’appuie sur un riche corpus marxiste et anticolonial6, qui refuse de considérer la race comme une catégorie naturelle ou intrinsèque7. Au contraire, la race est produite par le racisme. En d’autres termes, lorsque l’on veut marginaliser, opprimer et exploiter un groupe particulier de personnes, on isole des différences spécifiques – réelles ou imaginaires – pour les présenter comme les caractéristiques définissant chaque membre de ce groupe (couleur de peau, culture, etc.). Ces différences permettent ensuite la comparaison entre plusieurs groupes et leur hiérarchisation, laquelle détermine en partie (et justifie) le traitement dont chacun fait l’objet8.

En ce sens, on peut parler de « racialisation » – processus consistant à réifier des différences arbitraires pour produire l’abstraction de la race. Toutefois, bien qu’un grand nombre de sociétés humaines aient souligné ce genre de différences, toutes ne l’ont pas fait d’une manière aussi systématique (et planétaire) que le capitalisme. Pour citer Walter Rodney, « le racisme blanc qui s’est répandu partout dans le monde était partie intégrante du mode de production capitaliste »9.

Lorsque les capitalistes ont commencé à envahir le monde, ils sont entrés en contact avec des sociétés non européennes et non capitalistes. Pour pouvoir les piller et les transformer plus facilement, ils les ont racialisées. Les peuples non européens, « racialement arriérés », étaient voués à la conquête ; les conquérants devaient les civiliser, en vertu de leur supériorité raciale10.

Ainsi, certaines institutions fondamentales du capitalisme contemporain ont été créées et façonnées dans une confrontation racialisée avec le reste du monde. Ces pratiques se sont systématisées à mesure que le capitalisme progressait à l’échelle planétaire, au point de devenir indispensables à la protection des intérêts des grands États capitalistes. En un mot, le capitalisme réellement existant est inconcevable sans le racisme, et inversement11.

Comme nous le verrons au chapitre 3, la question raciale est essentielle dans le cas de la Palestine, en vertu du rôle que joue le racisme antipalestinien dans le maintien du capitalisme colonial israélien : en faisant des Palestiniens des non-humains, des êtres jetables, il légitime l’extrême violence qu’ils subissent. Leur déshumanisation permet aux citoyens israéliens ordinaires d’accepter le traitement brutal infligé à la population de Gaza, mais aussi d’y participer. Ce racisme ne se limite donc pas à la droite israélienne ; il imprègne les cercles dits « libéraux », ceux qui peuvent être favorables à « la paix » et s’opposer à certaines formes de violence d’État mais refusent d’admettre que l’État d’Israël repose structurellement sur la destruction de la société palestinienne. Le colonialisme de peuplement israélien est inséparable du racisme antipalestinien : il n’en est pas corrélatif, mais constitutif.

La racialisation des Palestiniens n’est pas non plus cantonnée à la société israélienne. Elle fonctionne à une échelle globale, en se superposant à d’autres formes de racisme – anti-Arabes, anti-migrants, anti-musulmans – qu’elle renforce en retour. Le racisme antipalestinien autorise la violence incessante qui s’abat sur les Palestiniens de Gaza et sert à justifier, sur le plan international, le soutien apporté à Israël par les États occidentaux. Point essentiel, cette logique de racialisation déshumanisante persiste en dehors des moments d’agression militaire explicite. La façon tranquille, presque bureaucratique, dont on a pu discuter de l’expulsion massive de Palestiniens vers l’Égypte et la Jordanie n’est qu’un sinistre exemple parmi d’autres de sa profonde normalisation.

Construire la solidarité

Il faut tout d’abord appréhender la Palestine à partir de la place que le Moyen-Orient occupe dans un capitalisme mondial axé sur le pétrole. Les structures qui assurent la domination israélienne sur les Palestiniens sont encastrées dans cet ordre régional et global, défini de manière écrasante par l’hégémonie américaine depuis les années 1960. Au Moyen-Orient, la puissance américaine s’est manifestée par des interventions militaires directes, l’action des institutions financières internationales et l’appui inébranlable apporté aux régimes autoritaires.

Dans ce cadre, Israël joue un rôle capital. C’est en grande partie cela – et non des « valeurs occidentales » communes ou l’influence d’un « lobby » israélien – qui explique que, depuis plusieurs décennies, les États-Unis et d’autres États occidentaux lui apportent un soutien sans faille, en paroles et en actes.

Notre approche permet d’établir un lien direct entre la libération de la Palestine et d’autres luttes de la région (au Soudan et au Yémen, par exemple). Ce lien ne relève pas de l’analogie ni de la morale, il est réel et matériel. L’ensemble de ces luttes résulte exactement des mêmes forces sociales, à l’échelle régionale comme à l’échelle globale. Nous rejetons aussi les manipulations cyniques du discours « anti-impérialiste » et propalestinien par les États capitalistes du Moyen-Orient, qui cherchent ainsi à légitimer leur propre domination. Il ne peut y avoir de solidarité qu’avec les luttes populaires, non avec les régimes qui les écrasent. La solidarité n’est pas un acte de charité, mais un combat commun contre les structures responsables de la dépossession, de la répression et de l’exploitation, dans la région et au-delà.

*

Illustration : « Rêves de demain », 1997-2000. Tableau d’Ismail Shammout, peintre palestinien.

Ce livre a été traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes.

Notes

1 Voir S. Englert, Settler Colonialism: An Introduction, Londres, Pluto, 2022 ; O. J. Salamanca, M. Qato, K. Rabie et S. Samour, « Past Is Present: Settler Colonialism in Palestine », Settler Colonial Studies, vol. 2, n° 1, 2012, p. 1-8. B. Bhandar et R. Ziadah, « Acts and Omissions: Framing Settler Colonialism in Palestine Studies », Jadaliyya, 14 janvier 2016.

2 K. Nkrumah, « Address at the First Seminar at the Winneba Ideological School », Revolutionary Path, Bromley, Panaf, 1973, p. 172.

3 R. J. C. Young, Postcolonialism: An Historical Introduction, Londres, Blackwell, 2001, p. 15-24.

4 Dans le cas d’Israël, une grande partie de la gauche occidentale ne comprend pas cet état de fait dans les décennies qui suivent la création de l’État. Elle considère que la domination du Parti travailliste et de la Histradout, fédération des syndicats israéliens, mais aussi des formes de colonisation comme les kibboutz, constituent des preuves de « socialisme ».

5 A. Emmanuel, « White-Settler Colonialism and the Myth of Investment Imperialism », New Left Review, n° 35, 1972.

6 Fr. Fanon, Pour la révolution africaine. Écrits politiques [1964], Œuvres, Paris, La Découverte, 2011 ; A. Y. Davis, Femmes, race et classe [1981], trad. fr. D. Taffin-Jouhaud, Paris, Zulma, 2022 ; R. W. Gilmore, Golden Gulag: Prisons, Surplus, Crisis, and Opposition in Globalizing California, Berkeley, University of California Press, 2007 ; S. Hall, Selected Writings on Race and Difference, Durham, Duke University Press, 2021 ; A. Sivanandan, « Race, Class and the State: The Black Experience in Britain », Race and Class, vol. 17, n° 4, 1976, p. 347 ; E. Williams, Capitalisme et esclavage [1944], Paris, Présence africaine, 2000.

7 K. E. Fields et B. J. Fields, Racecraft, ou L’Esprit de l’inégalité en Amérique, trad. fr. X. Crépin, Marseille, Agone, 2021.

8 R. W. Gilmore, « Fatal Couplings of Power and Difference: Notes on Racism and Geography », Professional Geographer, vol. 54, n° 1, 2002, p. 15.

9 W. Rodney, How Europe Underdeveloped Africa, Washington, Howard University Press, 1982, p. 88.

10 R. Knox, « Valuing Race? Stretched Marxism and the Logic of Imperialism », London Review of International Law, vol. 4, n° 1, p. 81.

12 Pour des travaux récents sur le sujet, voir D. Camfield, « Elements of a Historical-Materialist Theory of Racism », Historical Materialism, vol. 24, n° 1, 2016, p. 31. R. Knox et A. Kumar, « Reexamining Race and Capitalism in the Marxist Tradition – Editorial Introduction », Historical Materialism, vol. 31, n° 2, 2023 ; S. Virdee, Racism, Class and the Racialized Outsider, Londres, Bloomsbury, 2014 Rêves de demain », 1997-2000. Tableau d’Ismail Shammout, peintre palestinien


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