Des universités aux centres de recherche médicale, Israël et les États-Unis détruisent systématiquement l’infrastructure civile, économique, culturelle et scientifique de l’Iran. Tout en prétendant ne s’en prendre qu’aux dirigeants, ils ciblent en réalité l’ensemble du peuple iranien et ses réalisations.
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Cette entreprise de destruction, entamée depuis de longues années, se concrétise par les sanctions, les assassinats et les bombardements à répétition. Les justifications données par les agresseurs visent à légitimer une guerre totale visant à détruire un pays et à le figer dans une position de subordination et de dépendance permanente.
Cette situation place l’Iran, sa population et sa diaspora devant de nouvelles responsabilités et révèle les coûts causés par la combinaison de la répression politique interne et de l’asphyxie économique.
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Lorsque le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, annonça, avec l’air satisfait d’un industriel contemplant une concurrence anéantie, que les frappes israéliennes avaient détruit environ 70 % de la capacité de production d’acier iranienne, il ne décrivait pas un exploit militaire. Il se vantait d’un acte de destruction économique : un acte qui visait non pas les soldats ou les systèmes d’armement, mais les hauts fourneaux, les usines et le fruit de décennies de travail industriel de millions d’Iraniens.
« Nous avons gravement endommagé les secteurs sidérurgique et pétrochimique iraniens », a déclaré Katz, ordonnant à l’armée de poursuivre ses frappes contre ce qu’il a qualifié d’« infrastructure nationale du régime terroriste iranien ». Cette formulation est délibérée : les frappes contre la base industrielle d’un pays sont présentées comme des frappes contre un gouvernement, comme si les deux pouvaient être facilement dissociés. Or, ce n’est pas le cas.
Le destin d’un gouvernement et celui de son peuple sont indissociables, et l’Iran ne fait pas exception : les politiques industrielles, les institutions de planification et les investissements publics de la République islamique ont tous contribué à façonner le pays tel qu’il est aujourd’hui. Cependant, l’insistance des responsables israéliens et américains à affirmer que ces frappes visent « le régime » plutôt que le peuple iranien relève d’une manipulation qui ne saurait rester contredite.
Pour aller plus loin
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L’Iran en révolte. Néolibéralisation, sanctions, répression
Quel que soit le rôle joué par l’État dans la construction des raffineries, des usines pharmaceutiques et des instituts de recherche, ce sont les travailleurs, ingénieurs, scientifiques et patients iraniens qui en dépendent, qui y ont mené leur carrière et qui souffriront le plus de leur destruction. Bombarder le tissu industriel et scientifique d’un pays est un acte de violence contre son peuple, indépendamment de l’opinion que l’on porte sur son gouvernement.
Destruction systématique
Les frappes de fin mars et début avril 2026 qui ont visé les installations pétrochimiques furent d’une ampleur stupéfiante. En quelques jours, les forces israéliennes ont attaqué le complexe pétrochimique de Bandar Imam à Mahshahr, dans le Khouzestan, capable de produire, selon les autorités iraniennes, 72 millions de tonnes de produits pétrochimiques par an et fournissant de l’électricité à 500 000 habitants de la province. Elles ont ensuite ciblé le complexe d’Asaluyeh à South Pars, le plus grand gisement de gaz naturel au monde, exploité en partenariat avec le Qatar.
Katz a confirmé que ces deux installations représentaient à elles seules environ 85 % des exportations pétrochimiques iraniennes, qu’elles avaient été mises hors service et étaient désormais inopérantes, les pertes économiques déclarées se chiffrant en dizaines de milliards de dollars. Quoi qu’Israël affirme à ce sujet, il ne s’agissait pas de lanceurs de missiles. Les produits pétrochimiques constituent la base matérielle des engrais, des plastiques, des textiles et des produits pharmaceutiques, et l’économie iranienne non pétrolière orientée vers l’exportation, patiemment construite pendant des décennies dans les conditions extrêmement difficiles de l’isolement financier international, repose en grande partie sur ces produits.
Il en est de même pour la sidérurgie. Benjamin Netanyahu a affirmé que les frappes israéliennes avaient détruit 70 % de la capacité de production d’acier iranienne, invoquant comme justification le prétexte habituel selon lequel l’acier est « utilisé dans les missiles et les drones », comme si cela justifiait l’anéantissement d’un secteur industriel entier qui emploie des centaines de milliers d’ingénieurs et d’ouvriers et qui constitue le fondement même de l’infrastructure de la vie iranienne.
Parmi les premiers à avoir identifié l’importance des frappes contre les aciéries, on trouve Ali Kadivar, sociologue au Boston College et spécialiste de l’économie politique iranienne : dans un texte publié le 28 mars, quelques jours après que Khouzestan Steel et Mobarakeh Steel aient été touchées, Kadivar a soutenu que ces attaques devaient être comprises non pas comme des décisions militaires tactiques, mais comme la dernière occurrence en date d’un schéma qui remonte à plus de quatre-vingts ans : un effort occidental persistant pour empêcher l’Iran d’atteindre l’autosuffisance industrielle, quel que soit le gouvernement en place.
Les frappes se sont étendues au-delà de ces secteurs, touchant aéroports et ports maritimes, réseaux ferroviaires et centres de recherche, de sorte que la liste complète des cibles ressemble moins à une campagne militaire qu’à une carte de la modernité iranienne, un catalogue de toutes les catégories d’infrastructures qui relient une société, acheminent ses marchandises et permettent à sa population de travailler et de vivre.
Ce qui est détruit, malgré les affirmations des responsables israéliens, ce n’est pas « l’épine dorsale économique du régime iranien ». C’est la capacité industrielle d’une nation de quatre-vingt-treize millions d’habitants, construite par des ingénieurs, des planificateurs, des ouvriers et des scientifiques iraniens pendant plus d’un siècle d’efforts, en grande partie menés dans des conditions de pression extérieure extrême et de siège, et qui est maintenant systématiquement détruite en quelques semaines.
Une guerre contre les vaccins
Le matin du 2 avril 2026, une explosion ravage l’Institut Pasteur d’Iran, situé au centre de Téhéran. Selon le directeur de l’Institut, l’épidémiologiste Ehsan Mostafavi, il s’agissait de la troisième frappe contre l’établissement et de la plus destructrice. Elle a anéanti des laboratoires nationaux de référence, des centres de recherche qui collaborent avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la rage et les maladies vectorielles, le laboratoire de virologie et l’unité de vaccination, ainsi que des collections irremplaçables d’échantillons de tissus et de souches bactériennes et virales recombinantes : une infrastructure qui, comme l’a souligné Mostafavi , « avait nécessité des décennies d’efforts pour être mise en place et équipée ».
L’Institut avait été fondé en 1920, et il convient de s’attarder sur ce que cela signifie. Au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la pandémie de grippe catastrophique de 1918-1919, qui fit des centaines de milliers de morts dans un pays d’à peine dix millions d’habitants, l’Iran négocia directement avec l’ Institut Pasteur à Paris pour établir un centre de recherche bactériologique et de vaccination à Téhéran.
L’initiative vint de Firuz Mirza Nosrat-al-Dawla, chef de la délégation perse à la Conférence de paix de Paris de 1919, et le terrain destiné à la nouvelle institution fut offert par Abdol-Hossein Farman Farma, dont l’intention déclarée était de garantir « la production d’inoculum de variole et le traitement des personnes mordues par des animaux enragés ». Au cours de ses deux premières années d’activité, l’Institut a produit dix-neuf types de sérums et de vaccins ainsi qu’environ 190 000 doses d’inoculum de variole, et, au milieu du 20e siècle, ses vaccins BCG (Bacille Calmette-Guérin) avaient été administrés à 238 millions d’enfants dans vingt-deux pays.
L’Institut Pasteur est antérieur de près de soixante ans à la République islamique. Construit sous la dynastie Qajar, développé sous les Pahlavi et maintenu en activité après 1979, il appartient, au sens historique du terme, non pas à un gouvernement en particulier, mais à l’Iran et aux Iraniens, et même au monde entier, compte tenu de son appartenance de longue date au Réseau international Pasteur, de son rôle de centre collaborateur de l’OMS pour la lutte contre la rage depuis 1973, de sa contribution à l’éradication mondiale de la variole et de son rôle pendant la pandémie de COVID-19 en tant que laboratoire national de référence iranien et centre de développement de vaccins nationaux.
Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a confirmé que l’Institut avait subi des dommages importants et était devenu incapable de poursuivre ses activités dans le domaine de la santé. Deux de ses départements collaboraient étroitement avec l’OMS sur des programmes de santé publique. Début avril, l’OMS avait recensé plus de vingt attaques contre des infrastructures de santé en Iran depuis le 1er mars, ayant fait au moins neuf morts.
Action criminelle
Quel prétexte Israël a-t-il invoqué pour détruire une institution de cette importance ? Aucun, en réalité. Les Forces armées israéliennes n’ont pas répondu aux demandes de commentaires des journalistes. Certains analystes ont avancé des hypothèses hasardeuses sur l’existence possible de tunnels secrets sous le bâtiment, d’autres ont souligné sa proximité géographique avec le bureau du Guide suprême. Il ne s’agit pas de justifications, mais plutôt de prétextes inventés de toutes pièces pour justifier après coup un acte criminel.
Une institution de santé publique de cette envergure et de cette renommée internationale, qui, depuis un siècle, se consacre à la production de vaccins et à la formation d’épidémiologistes et qui joue un rôle central dans les réseaux internationaux de surveillance des maladies, ne saurait être considérée comme une cible militaire. Sa destruction n’avait d’autre but que d’affaiblir la capacité de l’Iran à protéger sa population des maladies infectieuses et de porter atteinte à l’héritage historique de ce peuple.
Deux jours avant le raid contre l’Institut Pasteur, le 31 mars, l’aviation israélienne a bombardé l’usine de recherche et d’ingénierie Tofigh Daru à Téhéran, l’un des plus importants fabricants pharmaceutiques iraniens. Cette usine produisait des principes actifs pour le traitement du cancer, de la sclérose en plaques, des anesthésiques et des médicaments cardiovasculaires et immunomodulateurs. Le gouvernement iranien a annoncé la destruction de la chaîne de production et le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a publié une photo de l’usine ravagée, accompagnée du commentaire suivant : « Les criminels de guerre israéliens bombardent désormais ouvertement et sans vergogne des entreprises pharmaceutiques. »
Israël a confirmé cette déclaration en prétendant que l’usine fournissait du fentanyl à l’Organisation iranienne pour l’innovation et la recherche en matière de défense, destiné au développement d’armes chimiques. Cependant, aucune preuve n’a été rendue publique à l’appui de cette allégation. En revanche, il a été clairement établi que Tofigh Daru produisait des ingrédients pharmaceutiques essentiels au fonctionnement des blocs opératoires et des services d’oncologie des hôpitaux du pays.
Esfandyar Batmanghelidj, fondateur de la Fondation Bourse et Bazar et fin observateur de l’économie politique iranienne, a déconstruit avec précision le discours israélien :
« L’Iran produit 90 % des médicaments dont il a besoin et importe principalement les traitements de pointe. Des entreprises comme Tofigh Daru fabriquent des ingrédients et des précurseurs permettant de produire localement une large gamme de médicaments. La seule raison plausible d’atteindre cet objectif est la volonté de limiter la production de médicaments en Iran ».
Alibis à double usage
Le concept de « double usage » joue un rôle prépondérant dans les justifications israéliennes et américaines du ciblage des infrastructures civiles, et il convient d’examiner précisément son degré d’applicabilité. Les vaccins contiennent des matières biologiques qui pourraient théoriquement être réorientées vers d’autres finalités. Les ingrédients pharmaceutiques capables de traiter le cancer peuvent également, en principe, servir à d’autres applications. Les produits pétrochimiques sont à la base de la production d’engrais agricoles et de composés d’explosifs. L’acier entre dans la construction des immeubles d’habitation et dans celle des armes.
Selon la logique actuellement appliquée à l’Iran, toute économie industrielle moderne constitue une cible militaire légitime, et la qualification de « double usage » ne fonctionne pas comme une norme juridique assortie de critères définis, mais comme un permis de faire la guerre totale sous couvert de « non-prolifération ». Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmail Baqai, a explicitement établi ce lien en qualifiant les frappes contre les pharmacies de « nouvelle dimension de leurs sanctions criminelles – ces mêmes sanctions qui privent depuis longtemps les Iraniens de médicaments vitaux ». Cette observation mérite d’être prise au sérieux, car elle renvoie à une histoire qu’il est indispensable de comprendre pour évaluer correctement les destructions actuelles.
Avant même qu’une seule bombe ne tombe en 2026, l’infrastructure pharmaceutique et sanitaire iranienne fonctionnait déjà sous une pression extrême, pression délibérément engendrée par des décennies de sanctions américaines et occidentales. L’analyse systématique des conséquences sanitaires de ces sanctions, publiée dans des revues médicales à comité de lecture au cours de la dernière décennie, dresse un constat accablant et cohérent.
Suite au durcissement des sanctions multilatérales en 2012, les importations de médicaments et de matières premières médicales ont chuté de 30 à 55 %, et le nombre de pénuries de médicaments est passé de moins de trente à plus de 144. Environ 44 % des médicaments rares étaient classés par l’OMS comme essentiels, c’est-à-dire correspondant au minimum requis pour le fonctionnement d’un système de santé. La conséquence en a été que les prix de certains antiépileptiques ont augmenté jusqu’à 300 %, tandis qu’environ six millions de patients iraniens se sont retrouvés avec un accès limité ou inexistant aux traitements pour diverses affections.
La cruauté particulière de ce régime de sanctions résidait dans son caractère indirect. Les médicaments étaient, en théorie, exemptés de sanctions. Mais les transactions financières nécessaires à leur achat ne l’étaient pas, et les banques internationales, terrifiées par les sanctions américaines, refusaient systématiquement de traiter même les paiements techniquement légaux. Les grandes entreprises pharmaceutiques, dont Novartis, qui a reconnu que ses exportations vers l’Iran avaient été « gravement affectées, voire totalement interrompues », se sont retirées du marché.
Ce que les juristes appellent le « sur-respect » des sanctions – à savoir la tendance des institutions à restreindre leurs activités bien au-delà de ce qu’exigent techniquement les sanctions, par crainte d’enfreindre leur application complexe et imprévisible – a aggravé la crise humanitaire au-delà de ce qu’une interdiction explicite aurait pu accomplir à elle seule. Dans un article publié dans The Lancet suite au rétablissement des sanctions de l’ONU en septembre 2025, Mohammad Reza Farzanegan, Ruth Gibson et Maziar Moradi- Lakeh ont décrit ce résultat comme une guerre économique qui tue « non pas par des bombes ou des balles, mais par l’érosion lente des systèmes de santé, des médicaments et de la dignité humaine ».
Des recherches menées par des scientifiques ont démontré que des sanctions de cette nature réduisent l’espérance de vie de 1,2 à 1,4 an au sein de la population touchée. Les patients iraniens atteints de cancer ont été parmi les plus durement touchés, étant donné que le pays présente le taux d’incidence de cancer le plus élevé du Moyen-Orient et que les sanctions avaient déjà engendré de graves pénuries de médicaments de chimiothérapie. De ce fait, selon une importante étude clinique, le Programme national de lutte contre le cancer du pays souffrait de « déficits importants » à tous les niveaux de la prise en charge, de la prévention aux soins palliatifs.
Tout ceci n’était que la situation de départ : l’état du système de santé iranien au début de la campagne de bombardements. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la destruction des chaînes de production de Tofigh Daru, l’anéantissement des laboratoires de l’Institut Pasteur, les frappes contre les hôpitaux de Téhéran, du Khouzestan et de Kermanshah, ainsi que l’attaque de drone contre un entrepôt du Croissant-Rouge dans la province de Bushehr : non pas comme des incidents militaires isolés, mais comme la poursuite concrète d’une guerre économique qui durait déjà depuis des décennies.
« Souvenez-vous de ce nom »
La guerre actuelle ne marque pas le début de la campagne israélienne contre la souveraineté et le savoir iraniens, mais bien sa phase la plus ouverte et la plus étendue à ce jour. Pendant plus de quinze ans avant le début des bombardements, Israël a mené un programme systématique d’assassinats ciblés contre des scientifiques et des ingénieurs iraniens.
Entre 2010 et 2012, au plus fort de la pression internationale sur le programme nucléaire iranien, au moins quatre physiciens et ingénieurs nucléaires ont été assassinés dans les rues de Téhéran, tués par des bombes magnétiques fixées à leurs voitures ou par des tueurs à moto opérant en plein jour. Parmi eux, Massoud Ali-Mohammadi, professeur de physique des particules à l’université de Téhéran ; Majid Shahriari, ingénieur nucléaire ; et Mostafa Ahmadi Roshan, superviseur à l’usine d’enrichissement de Natanz. Israël n’a ni confirmé ni infirmé sa responsabilité, mais l’ancien ministre israélien de la Défense, Moshe Ya’alon, a explicité la logique stratégique sous-jacente dans une interview accordée à Der Spiegel , déclarant qu’il n’était pas responsable « de l’espérance de vie des scientifiques iraniens ».
Parallèlement aux assassinats, le virus informatique Stuxnet, développé conjointement par Israël et les États-Unis et détecté pour la première fois en 2010, a détruit des centaines de centrifugeuses du site d’enrichissement de Natanz en provoquant la destruction interne des moteurs de ces machines – le premier cas connu d’une cyberarme utilisée à grande échelle contre une infrastructure physique critique. Il a été suivi par le logiciel malveillant Flame, qui a cartographié et surveillé les réseaux informatiques iraniens pendant des années.
En novembre 2020, le physicien nucléaire Mohsen Fakhrizadeh – « retenez bien ce nom », avait un jour exhorté Netanyahu à la population israélienne – fut tué lors d’une attaque sophistiquée télécommandée sur une route à l’est de Téhéran. Puis, dès la nuit du 13 juin 2025, lorsque débute la « guerre des 12 jours », neuf des plus hauts responsables nucléaires iraniens furent simultanément assassinés à leur domicile pendant ce que les médias israéliens ont surnommé « Opération Narnia ». Parmi eux figure Fereydoon Abbasi, qui avait survécu à une tentative d’assassinat en 2010.
Prises ensemble, ces actions dépassent le cadre d’un simple ciblage tactique. L’assassinat systématique de scientifiques et d’ingénieurs, la destruction de centrifugeuses et de réseaux informatiques, le bombardement d’universités de recherche et d’installations pharmaceutiques : tout cela témoigne d’un objectif stratégique cohérent, à savoir l’anéantissement du savoir-faire, de l’expertise accumulée et de la mémoire institutionnelle qui rendent possible le développement technologique iranien.
Au fond, cette logique est coloniale : l’ambition bien connue de maintenir une nation subordonnée dans la dépendance, de lui refuser la capacité de maîtriser son propre avenir matériel, de faire en sorte que son peuple reste consommateur de la technologie d’autres nations plutôt que producteur à part entière.
Sous-développement forcé
L’argument constamment avancé dans le discours officiel israélien et américain – selon lequel il s’agit de frappes contre « le régime iranien », contre l’infrastructure économique de la République islamique, contre les sources de revenus du Corps des gardiens de la révolution islamique – constitue une manipulation idéologique fondamentale, car il occulte l’histoire et les réalisations de tout un peuple. L’industrie pétrochimique iranienne n’est pas une création exclusive de la République islamique – ses racines plongent dans des périodes antérieures d’ambition nationaliste et de développement piloté par l’État – mais la République a supervisé son expansion la plus spectaculaire, et ce qui a été construit au cours de ces décennies l’a été par des ingénieurs, des urbanistes et des ouvriers iraniens dans des conditions d’une adversité extraordinaire.
Cette histoire s’étend du mouvement de nationalisation du pétrole du début des années 1950 sous Mohammad Mossadegh, elle se poursuit avec les programmes de développement des années 1960 et 1970, puis, après la révolution, avec un effort industriel soutenu mené dans les conditions les plus difficiles qui soient : une guerre de huit ans contre l’Irak, un isolement international prolongé et des vagues successives de sanctions économiques croissantes.
Dans ces conditions, l’Iran a pu se développer au point de produire environ 90 % de ses propres médicaments, de figurer parmi les dix premiers pays producteurs de vaccins au monde et de mettre en place des secteurs sidérurgique et pétrochimique capables de générer des dizaines de milliards de dollars de recettes d’exportation hors pétrole. Il s’agit là d’une remarquable réussite nationale, fruit du travail et de l’ingéniosité d’ingénieurs, de scientifiques, d’ouvriers, de professeurs et d’urbanistes iraniens à travers les générations. Les politiques industrielles de la République islamique y ont contribué, tout comme l’histoire antérieure. Ce succès appartient, en toute honnêteté historique, au peuple iranien.
L’Institut Pasteur est antérieur de près de soixante ans à la République islamique. Les chaînes de production de médicaments anticancéreux de Tofigh Daru étaient destinées aux patients iraniens atteints de cancer, et non aux Gardiens de la révolution. Les laboratoires nationaux de référence pour le choléra et la tuberculose, installés dans l’enceinte de l’Institut Pasteur, desservaient une population exposée aux maladies infectieuses. Les aciéries employaient des ouvriers et contribuaient à la construction des infrastructures urbaines. Les installations pétrochimiques fournissaient de l’électricité à un demi-million de foyers au Khouzestan.
La destruction de tout cela est délibérée et il faut la nommer pour ce qu’elle est : un programme de sous-développement forcé, dont l’objectif consiste à ce que l’Iran sorte de ce conflit économiquement ruiné, industriellement paralysé et incapable de se développer de manière indépendante. Incapable de produire ses propres médicaments, de fabriquer ses propres vaccins, de traiter son propre gaz naturel ou de fondre son propre acier. Dépendant, en somme, des autres — de fournisseurs étrangers que l’on peut contraindre, de marchés internationaux dont les règles sont fixées ailleurs — dans la situation même de subordination permanente qu’un siècle de développement iranien, mené dans des conditions d’une immense adversité, s’était efforcé de surmonter.
Une tradition dispersée
Il y a une chose que les frappes ne peuvent atteindre, et il est important de le dire clairement. Les bombes peuvent détruire des laboratoires, réduire en cendres des chaînes de production et démolir des bâtiments universitaires avec les collections qu’ils abritent. Ce qu’elles ne peuvent détruire, c’est la tradition intellectuelle et scientifique qui a donné naissance à ces institutions – une tradition qui ne se limite pas aux frontières de l’Iran, mais s’étend à une vaste communauté d’Iranien·nes, dispersée et d’une intelligence remarquable, qui la porte en elle où qu’ils ou elles soient.
Des décennies de fuite des cerveaux, exacerbées par les restrictions politiques de la République islamique et les pressions économiques liées aux sanctions et aux turbulences économiques, ont poussé un grand nombre de scientifiques, d’ingénieurs, de mathématiciens et de médecins iraniens parmi les plus brillants vers les universités et les instituts de recherche du monde entier. Il s’agit d’une véritable perte, et la société iranienne en paie le prix fort.
Toutefois, il ne s’agit pas d’une extinction de la tradition, mais d’une dispersion qui préserve la formation intellectuelle malgré les attaques contre l’infrastructure institutionnelle. Le système d’enseignement rigoureux des mathématiques, d’entraînement compétitif aux Olympiades et d’universités techniques exigeantes qui a formé tant de ces individus n’a pas été détruit, et le savoir qu’il a engendré perdure à travers ceux qu’il a formés.
C’est, à titre d’exemple, de ce système qu’est issue Maryam Mirzakhani, qui a grandi à Téhéran et a remporté des médailles d’or aux Olympiades internationales de mathématiques en 1994 et 1995 avant de terminer ses études de premier cycle à l’Université de technologie Sharif et de devenir, en 2014, la première femme et la première Iranienne à recevoir la médaille Fields, la plus haute distinction en mathématiques.
Ses travaux sur la dynamique et la géométrie des surfaces de Riemann ont été décrits par ses collègues comme des travaux d’une originalité et d’une profondeur extraordinaires, et bien qu’elle soit décédée tragiquement jeune en 2017, son parcours, des salles de classe de Téhéran jusqu’au sommet de la discipline qu’elle aimait, en dit long sur la capacité de la culture intellectuelle iranienne lorsqu’elle bénéficie des conditions nécessaires à son épanouissement.
L’Université de Technologie Sharif, touchée lors de la campagne actuelle de bombardements, avec ses départements d’ingénierie et ses instituts de nanoscience et de sciences environnementales, est davantage qu’un simple bâtiment ou un campus. C’est l’une des universités techniques les plus exigeantes et les plus prestigieuses au monde, parfois surnommée le MIT iranien. Ses diplômé.e.s ont apporté des contributions majeures à la conception de semi-conducteurs, à la cryptographie, à l’ingénierie aérospatiale et à la recherche en intelligence artificielle dans l’ensemble du secteur technologique mondial. Bombarder Sharif, c’est bombarder une institution dont les anciens élèves travaillent dans quasiment tous les écosystèmes technologiques majeurs de la planète, une institution qui, malgré les sanctions, l’isolement et, désormais, la guerre ouverte, a continué à former des esprits techniques de calibre international.
L’enjeu fondamental est que la résilience intellectuelle de l’Iran ne saurait se réduire aux infrastructures actuellement détruites. Les laboratoires seront reconstruits. De nouvelles générations de scientifiques seront formées pour remplacer ceux qui ont été assassinés. La capacité de production pharmaceutique sera, à terme, rétablie. L’Iran possède une longue tradition d’apprentissage et de prouesses techniques, qui se renouvelle constamment et qui a survécu à des catastrophes bien plus graves. Rien ne permet de douter qu’elle survivra également à celle-ci.
Clarifier les enjeux
Mais la simple survie ne suffit pas, et il existe une obligation qu’il convient d’énoncer clairement : celle qui incombe non pas à Israël ou aux États-Unis, dont les intentions dans ce conflit sont manifestes, mais à l’Iran lui-même et à la communauté iranienne dans son ensemble. Depuis des décennies, la République islamique pousse à l’exil certains de ses citoyens les plus brillants par la répression politique, la mauvaise gestion économique et un environnement culturel et institutionnel devenu insupportable pour nombre de ceux qui avaient la possibilité de partir.
Les scientifiques et ingénieurs de la diaspora qui, dans d’autres circonstances, auraient pu reconstruire les laboratoires de référence de l’Institut Pasteur, doter les départements de recherche de Tofigh Daru et enseigner à Sharif, sont pour la plupart partis, non par indifférence envers l’Iran, mais parce que les conditions de vie dans le pays rendaient leur séjour impossible. L’Iran en a payé un prix exorbitant, et la campagne de bombardements a rendu ce coût plus visible que jamais.
S’il est une obligation qui découle de cette catastrophe, c’est que, dans la reconstruction à venir, l’Iran trouve les moyens non seulement de survivre, mais aussi de rayonner à l’international, de puiser dans l’immense réserve d’expertise iranienne, répartie à travers le monde et que ses propres institutions éducatives et scientifiques ont contribué à développer. Les ingénieurs en Californie, les mathématiciens à Paris, les médecins à Londres et à Toronto : nombre d’entre eux nourrissent un profond attachement à l’Iran et contribueraient à sa reconstruction si les conditions politiques et matérielles nécessaires pouvaient être réunies.
La guerre a mis en lumière, de la manière la plus brutale qui soit, les enjeux liés à la souveraineté scientifique et industrielle de l’Iran. Reste à savoir si cette prise de conscience engendrera une ouverture d’un autre ordre – une ouverture qui reconnectera la diaspora au pays qui l’a vue naître – mais le besoin d’une telle ouverture n’a jamais été aussi criant.
Les frappes contre les infrastructures industrielles, scientifiques et sanitaires iraniennes outrepassent même le cadre le plus permissif du droit des conflits armés. L’OMS a recensé plus de vingt attaques contre des établissements de santé depuis le 1er mars. Un institut de recherche biomédicale centenaire est hors service. L’un des plus importants fabricants de médicaments anticancéreux et anesthésiques du pays a été détruit.
Les deux complexes pétrochimiques assurant environ 85 % des exportations pétrochimiques iraniennes ont été, selon les termes du ministre israélien de la Défense, « mis hors service ». Soixante-dix pour cent de la capacité de production d’acier a été anéantie. Aéroports, ports, ponts, universités – dont l’université de technologie Sharif et l’université Shahid Beheshti – ont été touchés dans le cadre d’une campagne dont l’objectif déclaré est de détruire ce que le gouvernement israélien qualifie de pilier économique du régime.
La destruction délibérée du potentiel productif d’un peuple, de ses institutions d’enseignement et de santé, et de ses conditions de vie matérielles constitue un crime de guerre et doit être qualifiée comme tel. Il est essentiel de préciser qu’il ne s’agit pas d’une campagne militaire au sens propre du terme. C’est un programme de déconstruction forcée : une tentative, par le biais de bombardements là où les sanctions se sont révélées insuffisantes, d’empêcher l’Iran de devenir ce que les Iraniens ont bâti au cours d’un siècle d’efforts et d’épreuves extraordinaires.
Cette campagne constitue une atteinte à l’histoire de l’Iran : aux ingénieurs qui ont bâti les raffineries, aux scientifiques qui ont mis au point les vaccins, aux travailleur·ses qui ont fait tourner les aciéries, aux enseignant·es des universités aujourd’hui réduites en ruines. Ces réalisations n’appartiennent à aucun gouvernement. Elles appartiennent à un peuple et à ses innombrables luttes. Leur destruction est un crime contre ce peuple, un crime dont les conséquences perdureront bien au-delà de tout ordre politique qui émergera des décombres de cette guerre, et un crime que le monde, dans son silence complice, laisse se dérouler.
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Cet article est initialement paru le 12 avril 2026 dans Jacobin. Traduit par Stathis Kouvélakis pour Contretemps.


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