Israël reconfigure Gaza à sa guise et au grand jour

Fort de son impunité, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou franchit chaque semaine de nouvelles lignes. Tandis que le premier ministre promet de s’approprier 70 % de la bande de Gaza, le ministre de la défense porte le projet d’expulser par la force les Gazaouis. 

Rachida El Azzouzi

BenyaminBenyamin Nétanyahou assume fièrement et publiquement de ne pas respecter l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2025. Lors d’une conférence à « l’académie de leadership » Ein Prat, jeudi 28 mai, dans la colonie de Kfar Adumim, en Cisjordanie occupée, le premier ministre israélien a promis de prendre le contrôle de 70 % de la bande de Gaza.

« En ce moment, nous tenons le Hamas à la gorge, a-t-il déclaré. Nous contrôlons maintenant 60 % du territoire. Nous étions à 50 % à l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, nous sommes passés à 60, ma directive est de passer à 70. » Quand l’assistance a crié « 100 % ! », Benyamin Nétanyahou a répondu : « D’abord 70. On commence par ça. »

Ce discours, prononcé à l’heure d’une fuite en avant coloniale et à quelques mois d’élections législatives cruciales que le premier ministre, en mauvaise posture, espère remporter, n’a rien d’anodin. D’autant plus qu’il a été tenu dans une colonie qui, par son emplacement entre Jérusalem et Jéricho, dans la vallée du Jourdain, vise précisément à empêcher la continuité territoriale palestinienne.

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Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, à Jérusalem, le 20 avril 2026. © Photo Marc Israel Sellem / POOL / AFP

Benyamin Nétanyahou n’est pas en train de mettre en scène l’impunité dont il jouit au travers d’une provocation calculée. Il applique le programme de l’extrême droite israélienne et promet d’aller encore plus loin dans la conquête coloniale, peu importe le cadre du cessez-le-feu négocié sous l’égide de Washington, son plus grand allié, qui limitait la présence israélienne à environ 53 % du territoire – consacrant ainsi noir sur blanc une occupation illégale au regard du droit international.

En campagne électorale avant l’heure, le chef du gouvernement a fait siennes les ambitions de ses ministres suprémacistes Itamar Ben Gvir (à la sécurité nationale) et Bezalel Smotrich (aux finances et à la gestion des colonies). Longtemps présentées comme des brebis galeuses, ces deux figures clés dictent en réalité la politique israélienne actuelle.

Dix-huit ans de Nétanyahou

Les élections sont dans toutes les têtes : la coalition gouvernementale a déposé mi-mai un projet de dissolution du Parlement pour avoir la main sur le calendrier électoral, ouvrant la voie à un scrutin au plus tôt fin août (alors que la date initiale était le 27 octobre).

Le principal défi de Benyamin Nétanyahou, qui cumule dix-huit années au poste de premier ministre, depuis 1996, et qui fait face à la fronde des partis ultraorthodoxes, menaçant de faire tomber son gouvernement si la loi exemptant les haredim du service militaire obligatoire n’est pas votée, sera de faire face à l’alliance formée le 26 avril par Naftali Bennett et Yaïr Lapid, baptisée BeYahad (Ensemble).

Un attelage a priori incompatible idéologiquement, qui en dit beaucoup sur l’Israël de l’après 7-Octobre : Naftali Bennett est un ancien allié de Nétanyahou, fermement opposé à un État palestinien et très à droite sur la conduite de la guerre génocidaire à Gaza, tandis que Yaïr Lapid, chef de l’opposition, est centriste. Ils se retrouvent sur un même objectif : renverser – sans remettre en cause sa politique – Benyamin Nétanyahou, qui traîne plusieurs boulets (la faillite à empêcher l’attaque du 7-Octobre, l’échec de la « victoire totale » promise sur le Hamas, un procès pour corruption dans plusieurs affaires).

La conquête des terres palestiniennes progresse de concert avec l’expulsion de leurs habitant·es. Le 27 mai, en annonçant l’élimination, au prix de nouvelles victimes civiles, du nouveau chef militaire du Hamas à Gaza, Mohammed Odeh, le ministre de la défense, Israël Katz, a promis la mise en œuvre du plan « d’émigration volontaire » des Gazaoui·es, en d’autres termes un nettoyage ethnique. « Tout sera fait au moment opportun et de la bonne manière », a-t-il assuré.

Dans l’enclave anéantie, la « ligne jaune », qui sépare la zone sous contrôle du Hamas et celle tenue par l’armée israélienne, avance.

L’objectif est clair : saisir une part toujours plus grande du territoire et réduire l’espace vital des Palestinien·nes de Gaza jusqu’à en rendre le départ inévitable, selon une logique de déplacement forcé implacable. En mars, le cabinet de sécurité avait approuvé la proposition d’Israël Katz visant à créer une administration spéciale pour gérer cette « émigration ». Dès l’an dernier, Israël avait assoupli les restrictions de voyage pour les Gazaoui·es désireux de quitter l’enclave, sans possibilité de retour.

Profitant que le monde regarde ailleurs, que Donald Trump n’impose aucun frein, tout à sa recherche d’une nouvelle cible (Cuba) après son fiasco en Iran, que l’Union européenne soit incapable de prendre des sanctions, que les pays arabes aient abandonné le peuple palestinien, le gouvernement israélien reconfigure Gaza à sa guise, au grand jour, méthodiquement, sans que personne puisse ou veuille l’arrêter.

Loin de ce qui avait été prévu : une deuxième phase du cessez-le-feu devait se traduire par le désarmement du Hamas et un retrait progressif de l’armée israélienne, après une première phase consacrée à la libération des derniers otages contre des prisonniers palestiniens détenus par Israël.

L’homme de confiance de Nétanyahou visé par la justice

Le Parquet israélien a indiqué mardi 26 mai envisager d’inculper Tzachi Braverman, ancien chef de cabinet de Benyamin Nétanyahou, pour fraude, abus de confiance et entrave à la procédure judiciaire, dans une affaire de fuites d’informations classifiées sur la guerre génocidaire à Gaza.

En septembre 2024, au moment où six otages israéliens venaient d’être assassinés en captivité, provoquant un émoi national qui se retournait contre le gouvernement, un document classifié, présenté comme émanant du chef du Hamas, Yahya Sinouar, depuis assassiné par Israël, avait fuité dans le journal allemand Bild et suggérait que le mouvement islamiste refusait tout cessez-le-feu.

La fuite aurait été utilisée pour étayer la thèse du gouvernement selon laquelle seule la pression militaire, et non les négociations, permettrait la libération des otages. Tzachi Braverman, qui devait devenir le prochain ambassadeur d’Israël au Royaume-Uni, aurait fait obstruction à l’enquête sur cette fuite et proposé de « l’éteindre ».

Dans l’enclave anéantie, la « ligne jaune », cette ligne de démarcation entre la zone sous contrôle du Hamas et celle tenue par l’armée israélienne, tactique inédite et redoutable de colonisation, avance. Comme en Syrie, comme au Liban, où l’armée israélienne a traversé le fleuve Litani vendredi 29 mai, malgré le cessez-le-feu théoriquement en vigueur, une victoire pour Israël qui rêve de s’approprier ce cours d’eau pour en faire sa frontière. 

Les destructions se poursuivent. Plus de 2 millions de Palestinien·nes s’entassent dans les décombres des 40 % du territoire gazaoui encore hors du contrôle israélien. Ils survivent dans des conditions indignes, pris dans une catastrophe sans fin. Chaque jour, des bombardements israéliens continuent de tuer. Plus de 850 personnes, principalement des civils, ont péri depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu.

Quant à ce qui tient lieu de « solution de paix » pour Donald Trump, – un Conseil de paix qui vise à neutraliser l’Organisation des Nations unies – , c’est une  fiction dangereuse sur un territoire que l’armée israélienne continue de conquérir, où la paix ne peut pas avoir lieu sans cessez-le-feu réel, sans arrêt des frappes, sans accès humanitaire, sans réponse sécuritaire autre que celle du Hamas et des groupes rivaux armés par Israël.

Annoncée en fanfare à Davos en janvier, le Conseil de paix devait coordonner la reconstruction de Gaza et incarner la « solution » états-unienne. Quatre mois plus tard, le bilan est accablant : les milliards promis tardent à se matérialiser, aucun contrat n’a été signé, aucun mécanisme de décision n’est opérationnel. La structure ressemble davantage à une coquille vide qu’à un outil de gouvernance.

Rachida El Azzouzi


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