Dans le nord de l’Inde, le village des soldats israéliens démobilisés

Article de Nicolas Rocca RFI

Vue de Dharamshala, dans l'État indien de l'Himachal Pradesh, après une pluie, le 7 juin 2020. Cette région du nord de l'Inde figure parmi les destinations privilégiées des ex-soldats israéliens.

Vue de Dharamshala, dans l’État indien de l’Himachal Pradesh, après une pluie, le 7 juin 2020. Cette région du nord de l’Inde figure parmi les destinations privilégiées des ex-soldats israéliens.© AFP – SAJJAD HUSSAIN

Chaque année, entre 30 000 et 80 000 Israéliens se rendent en Inde. À Goa ou dans le nord du pays, notamment dans l’État de l’Himachal Pradesh, certains lieux ont été entièrement remodelés pour accueillir les ex-soldats. Mais les exactions de l’armée israélienne à Gaza, au Liban et en Iran suscitent des voix critiques, rapidement réprimées en Inde, allié proche de l’État hébreu. 

Le « Hummus trail », la route du houmous, surnom donné au voyage après le service militaire, s’arrête dans les montagnes de l’Himalaya. À Dharamkot, petit village de l’État de l’Himachal Pradesh, ce rite de passage est tel que certains endroits ont été rebaptisés « mini Israël » ou « mini Tel-Aviv ».

« La plupart des gens que tu croises sont des Israéliens », raconte Nidhi, Indienne venue ouvrir un café dans cette région prisée des hippies, connue pour ses raves parties, ses cours de yoga et ses touristes. « Il y a des cafés avec des menus entièrement en hébreu, des magasins avec des drapeaux israéliens. Mon expérience personnelle, c’est qu’ils occupent culturellement le lieu. »  

« Occupation culturelle » 

Sur les réseaux sociauxplusieurs vidéos attestent cette omniprésence israélienne, déclenchant en partie des commentaires véhéments. Tandis que d’autres insistent sur leur respect des locaux et une cohabitation ancienne. « Ils ne s’intéressent pas à la culture locale. Dans certains restaurants ou cafés, ils sont tellement présents que les habitants ou les non-blancs peuvent se sentir découragés de venir », confie un habitant anonyme de Dharamkot. « Ils organisent des raves parties entre eux, en grands groupes, sans se soucier des autres. Ils consomment des ecstasies, des acides, des champignons hallucinogènes, etc. »  

Entre 30 000 et 80 000 Israéliens se rendent en Inde chaque année selon les chiffres officiels. Parmi eux, des soldats. Dans de nombreux pays, les exactions imputées à l’armée de l’État hébreu au Liban, l’anéantissement de Gaza, les bombardements en Iran et l’occupation de la Cisjordanie ont nourri une forme d’hostilité.

Certains militaires ont même été entendus par la police, comme en Belgique, à la demande de la Fondation Hind Rajab. Ce réseau international de juristes spécialisés dans les violations des droits humains a adressé un appel similaire aux autorités indiennes au sujet d’un réserviste présent sur le territoire.

Difficile toutefois d’imaginer des poursuites, au vu de la proximité entre l’Inde et Israël, le pays prenant presque une forme de sanctuaire pour les soldats israéliens. Ce lien s’est renforcé sous le mandat du Premier ministre Narendra Damodardas Modi. Entre 2020 et 2024, les ventes de matériel militaire israélien vers l’Inde représentaient un tiers des exportations totales de défense de l’État hébreu.  

« Sanctuaire pour soldats » 

À cela s’ajoute une affinité idéologique, explique Shristi Khanna, influenceuse engagée sur la cause palestinienne et les relations entre les deux pays : « Il y a une haine des musulmans commune entre le sionisme et l’Hindutva [suprémacisme hindou, NDLR], que le gouvernement tente d’installer en Inde. »

La volonté de New Delhi de préserver son partenariat avec Israël a aussi encouragé des organisations à considérer l’Inde comme un lieu idéal pour accompagner des soldats israéliens souffrant de stress post-traumatique après leur retour du front. C’est le cas d’une initiative menée par l’ONG NATAN et Hamakom, qui propose un soutien psychologique à des Israéliens en détresse à l’étranger. « Ils veulent juste s’enfuir d’Israël parce qu’il est si difficile de traiter ce qu’ils ont traversé », explique Hezi Shohat, créateur du programme, dans le podcast de Daniel Gordis. Contactée, l’organisation n’a pas répondu à nos demandes d’interview.

« L’Inde fait partie de ces pays cibles car elle possède une longue tradition de paix spirituelle », déclarait au Jerusalem Post Alice Miller, directrice générale de NATAN Worldwide Disaster Relief. « À Dharamkot, beaucoup d’entre eux se concentrent sur l’aspect spirituel, avec des cours de yoga, de méditation… », ajoute Nidhi.

Cyberharcèlement  

Ce besoin de refuge et d’accompagnement irrite certains Indiens, qui estiment voir des criminels de guerre imposer leur culture et leur mode de vie. Cette présence s’accompagne, selon eux, d’une forme de censure politique dont Nidhi a fait l’expérience. « J’avais des clients israéliens et des amis qui venaient dans mon établissement, avec qui il était tout à fait possible de discuter », raconte la propriétaire du café qu’elle a fini par fermer. 

Mais le 7 octobre 2023 et les guerres israéliennes marquent pour elle un tournant insupportable. « Avec le génocide à Gaza, j’ai vu des gens que j’appelais des amis repartir là-bas, poster des photos d’eux en uniforme sur Instagram, se réjouir de ce qui se passait. » Elle finit par afficher son désaccord idéologique avec une simple pancarte : « Personne ne sera libre tant que la Palestine n’est pas libre. » Très vite, ses employés et elle en subissent les conséquences.

« D’abord, ils ont été désobligeants avec mon personnel, menacé de boycotter le magasin puis enfin de le fermer. On m’a dit : “Si tu n’enlèves pas l’affiche, je prendrai des photos et je les mettrai sur les groupes WhatsApp israéliens pour que personne ne vienne dans ton café.” On m’a accusée de complicité avec le terrorisme, le 11 septembre, etc. » À cela s’ajoute un cyberharcèlement, que RFI a pu constater avec l’envoi de plusieurs captures d’écran. 

Renforcée par cette tentative de la faire taire, Nidhi envisage une marche en hommage aux enfants tués à Gaza (50 000 tués ou blessés selon l’Unicef en mai 2025). Des amis indiens la dissuadent, « car les locaux voient aussi les bénéfices économiques de la présence israélienne ».

Shristi Khanna subit un sort comparable après la publication sur Instagram d’une vidéo dénonçant la présence de soldats israéliens dans le nord de l’Inde. Le 9 décembre dernier, avec son compagnon, elle s’interroge sur « ces personnes qui viennent en Inde après avoir tué des enfants à Gaza », tout en critiquant leur comportement jugé irrespectueux envers les habitants. « La vidéo a été reprise par la droite indienne, très pro-Israël, et nous avons été accusés d’inciter à la violence contre des Juifs », explique-t-elle. « C’est devenu un problème quand nous avons été victimes de fuites de données, de harcèlement au travail, j’ai failli perdre mon emploi et de nombreuses fausses informations sur moi ont circulé. »

Après avoir engagé plusieurs recours en justice, elle voit quelques semaines plus tard la police se présenter chez elle. « On nous a posé des questions pendant des heures, uniquement pour savoir qui nous finançait, pourquoi nous faisions cela, s’il s’agissait de propagande ou si nous avions des liens avec des groupes terroristes en Palestine. »


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