Amnesty International accuse l’État israélien d’épuration ethnique en Cisjordanie

Un rapport de l’ONG met en exergue le rôle de l’État israélien dans l’intensification de la violence des colons contre les communautés palestiniennes de Cisjordanie. Des sanctions limitées à quelques personnalités israéliennes ne peuvent donc pas modifier cette campagne d’épuration ethnique.

Gwenaelle Lenoir

BezalelBezalel Smotrich ne peut plus mettre un pied en France. Ni au Royaume-Uni ou en Norvège. Pas plus qu’en Australie, au Canada ou en Nouvelle-Zélande. Cette décision commune a été annoncée mardi 9 juin par Jean-Noël Barrot, chef de la diplomatie française, trois jours avant la tenue à Paris d’une « conférence des sociétés civiles israélienne et palestinienne pour la solution à deux États ».

Si le ministre israélien des finances, chargé également d’un poste crucial à la défense en lien avec la colonisation, est interdit de territoire français, c’est justement pour son rôle dans « l’intensification de la colonisation et des violences en Cisjordanie », précise le communiqué du ministère français des affaires étrangères. Sur son compte X, le ministre ajoute que cette mesure concerne également « quatre responsables d’organisations de colons et 21 colons violents », sans donner de noms.

Bezalel Smotrich est le deuxième membre du gouvernement israélien visé par ce type de mesure. Avant lui, le 23 mai, Itamar Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale et adepte de la même idéologie raciste, suprémaciste et expansionniste que son collègue, avait subi la même sanction, après des vidéos montrant des participant·es de la flottille pour Gaza maltraité·es et humilié·es.

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Des colons israéliens menacent et repoussent des agriculteurs palestiniens lors de la récolte des olives dans le village palestinien de Silwad, près de Ramallah en Cisjordanie occupée, le 29 octobre 2025. © Photo Zain Jaafar / AFP

Ces sanctions, visant un nombre limité de personnes et relevant plus du symbolique que d’une véritable pression, semblent très faibles face à la gravité et à l’urgence de la situation décrite dans le rapport d’Amnesty International sur le « nettoyage ethnique des Palestiniens de Cisjordanie par Israël ». Ce document de plus de 150 pages est lancé mercredi 10 juin à Berlin, et mis en ligne ce même jour.

Sa force réside dans sa mise en évidence d’une politique d’État, qui ne saurait se réduire à des agissements individuels ou ponctuels. Certes, les violences commises par les colons en Cisjordanie contre les Palestinien·nes et les annonces multipliées de constructions sont régulièrement relevées par les médias, et tout observateur un peu attentif saisit aisément l’intensification de la colonisation.

Mais l’enquête d’Amnesty International va plus loin. Elle décrypte et démontre comment l’État israélien, à travers ses ministères, son armée, sa police, ses agences, favorise, appuie et finalement met en œuvre une épuration ethnique dans une partie de la Cisjordanie. Les colons, souvent présentés comme des extrémistes hors de la société israélienne, sont en fait, selon Amnesty International, les bras armés de la politique de l’État qui vise à dépeupler la zone C de ses habitant·es palestinien·nes avant annexion.

L’incapacité d’Israël à mettre fin à la violence des colons n’est pas un dysfonctionnement […]. Elle est inhérente au système israélien.

Budour Hassan, une des autrices du rapport

Pour comprendre ce que cela signifie, il faut revenir aux accords d’Oslo et de Washington de 1993 : après avoir soulevé l’espoir d’une indépendance pour les Palestinien·nes, ceux-ci se sont révélés un terrible piège. Le territoire de la Cisjordanie a été divisé en trois zones.

La zone A, correspondant peu ou prou aux grandes zones urbaines, est sous contrôle complet de l’Autorité palestinienne, administratif et sécuritaire. Les habitant·es de la zone B relèvent de l’Autorité palestinienne pour les affaires civiles et sont sous le contrôle de l’armée israélienne en ce qui concerne la sécurité. La zone C, la plus importante puisqu’elle représente 60 % du petit territoire que constitue la Cisjordanie, est entièrement sous contrôle israélien.

La zone C, ce sont des collines, des terres agricoles, des rivières, des communautés bédouines qui pratiquent l’élevage. Ce sont les Bédouins qui sont principalement les victimes des raids des colons, des tentatives d’épuration ethnique. C’est sur leurs terres que se construisent, jour après jour, de nouvelles colonies. Et l’enquête d’Amnesty, écrit l’organisation, « démontre que la campagne de nettoyage ethnique menée dans la zone C est sanctionnée, dirigée et mise en œuvre par l’État ».

Le rapport décrit le système de soutien étatique à cette campagne dans tous ses aspects. Il s’attarde aussi sur le cas de trois communautés bédouines jugées représentatives de cette violence multiforme, Zanuta dans les collines du sud d’Hébron, Ein Samia dans la partie centrale de la vallée du Jourdain et un regroupement de trois petites communautés, Al-Farisiya, Ein al-Hilweh et Makhoul, dans le nord de la vallée du Jourdain. Tous ceux et celles qui y vivent ont soit été déjà déplacé·es de force, soit risquent de l’être incessamment si un frein n’est pas mis à la politique de l’État d’Israël, assure le rapport.

Mediapart s’est entretenu avec la chercheuse d’Amnesty International Budour Hassan, une des autrices de l’enquête.

« Mediapart » : Quelle est la nouveauté de ce rapport concernant la colonisation et la violence des colons en Cisjordanie ?

Budour Hassan : En travaillant à ce rapport, nous avons été choqués de constater l’ampleur, la gravité et l’énormité de l’implication de chaque service de l’État dans le maintien de la violence des colons. Nous avons constaté que le budget alloué aux colonies israéliennes par les ministères israéliens ordinaires a augmenté, tout comme celui destiné aux colons violents.

L’État d’Israël agit directement : il ne s’agit pas d’un État qui ignorerait ces faits ou détournerait le regard pendant que les colons attaquent les Palestiniens, il s’agit d’un armement direct, notamment par la distribution d’armes ou de véhicules tout-terrain que les colons utilisent pour attaquer les Palestiniens, par la distribution de drones pour surveiller les Palestiniens, par une participation directe aux attaques des colons et par des visites d’officiels dans des avant-postes qui sont censés être non autorisés par la loi israélienne.

En réalité, l’incapacité d’Israël à mettre fin à la violence des colons n’est pas simplement un bug dans le programme, un dysfonctionnement technique ou une erreur. Elle est inhérente au système israélien et y trouve ses racines directes.

Les communautés sur lesquelles vous avez enquêté sont poussées hors de leurs terres par la violence des colons, mais pas seulement…

Effectivement, chaque communauté que nous avons visitée pour ce rapport a été soumise à ces deux phénomènes qui vont de pair : l’escalade de la violence des colons, mais aussi la politique répressive israélienne consistant à les expulser et à leur refuser des permis, à restreindre leurs zones de pâturage et leur accès à leurs moyens de subsistance, tout en soutenant la violence des colons.

Lorsque l’on examine la situation dans son ensemble, on constate à quel point ces deux éléments fonctionnent de concert. Comment Israël a d’abord mis en place les infrastructures juridiques permettant l’expulsion des Palestiniens, puis comment les colons viennent compléter le tableau.

On veut parvenir à une situation où personne ne peut dire “revenons en arrière”.

C’est pour cela qu’il n’y a aucune excuse pour continuer à traiter cela comme le fait de colons isolés, comme s’il s’agissait d’une aberration, plutôt que de voir ce que c’est réellement : une politique d’État. Quand on examine toute cette masse de preuves, les déclarations des hauts responsables israéliens, la politique en place depuis 1967 mais qui s’est considérablement intensifiée depuis 2022 avec le nouveau gouvernement de Nétanyahou, et la manière dont la violence des colons vient compléter le tableau, il n’y a vraiment aucune excuse.

Vous le disiez vous-même à l’instant, cette politique de colonisation n’est pas nouvelle. En quoi ce gouvernement formé en décembre 2022 par Benyamin Nétanyahou se distingue-t-il des précédents en la matière ?

Il y a deux éléments significativement nouveaux que nous avons observés. Le premier est la manière dont ce gouvernement s’est efforcé de formaliser cette politique, par le biais de différentes mesures gouvernementales, de décisions comme le transfert de pouvoirs des forces militaires vers les autorités civiles, ainsi que la modification de l’ensemble du système d’enregistrement foncier de la Cisjordanie. Pour le public, cela peut sembler technique, routinier ou simplement banal. Or, c’est fondamental.

Prenons le passage de l’administration militaire à l’administration civile. Sur le plan symbolique, lorsque vous permettez à votre administration civile de contrôler la zone, vous effacez la différence, vous affirmez que ce n’est pas un territoire occupé, mais simplement une autre partie d’Israël. Sur le plan pratique, quand on vient institutionnaliser le pouvoir civil, on essaie de créer des faits accomplis irréversibles. On veut parvenir à une situation où personne ne peut dire « revenons en arrière ». C’est ce qui s’est déjà produit à Jérusalem-Est et sur le plateau du Golan occupé. 

Le second élément nouveau, c’est à quel point ce gouvernement Nétanyahou dit explicitement qu’il se moque du droit international. Les gouvernements précédents essayaient d’enjoliver les faits, de les embellir, de masquer certaines pratiques, de les présenter comme si elles respectaient toujours le droit international. Maintenant, vous avez ici un gouvernement qui dit ouvertement qu’il se fiche du droit international, et si ouvertement, si crûment que, dans une certaine mesure, cela en devient même embarrassant pour certains des principaux alliés d’Israël.

Pourquoi les responsables israéliens se sentent-ils autorisés à dire haut et fort ce qui, à un moment donné, était tabou, ou était considéré comme embarrassant ou honteux ? Précisément parce qu’on leur accorde une telle impunité. Et quand on est protégé de toute forme de responsabilité, on repousse les limites.

Des élections législatives auront lieu avant la fin de l’année. Si la coalition actuelle, dirigée par Benyamin Nétanyahou, perd les élections, peut-on envisager un changement de politique et de situation en Cisjordanie occupée ?

Avant que ce nouveau gouvernement ne prenne le pouvoir le 22 décembre 2022, la situation était horrible. Nous ne voulons pas revenir à cette situation. Car c’est précisément cette situation antérieure qui nous a menés là où nous en sommes. 

Un nouveau gouvernement sera peut-être un peu plus enclin à dire ce que la communauté internationale aime entendre, mais cela n’apportera aucun changement significatif. Et, malheureusement, c’est exactement ce que l’on constate quand on écoute ce que disent plusieurs candidats israéliens. Jusqu’à présent, pas un seul parti, pas même le parti sioniste de gauche dirigé par Yaïr Golan, n’a remis en cause la politique d’Israël. Ils s’insurgent contre le mal fait à la réputation d’Israël, pas contre les politiques.

Ce que propose la France, c’est continuer à essayer de jouer une belle musique classique alors que toute la salle de concert est en train d’être bombardée.

En fait, ce qui compte, en cas de changement de gouvernement, est de savoir si la communauté internationale exercera une quelconque pression sur ce nouveau gouvernement pour l’obliger à des concessions. Ce qui signifie mettre fin à l’occupation illégale et démanteler les colonies. Cela ne se produira que si Israël est contraint, sur les plans diplomatique, politique et économique, de payer le prix de ses politiques. Sinon, il n’y a aucune raison pour que le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, change ces politiques. Car cela lui ferait perdre des voix. Cela lui ferait perdre en popularité.

Une conférence internationale sur la solution à deux États se tiendra vendredi à Paris. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Le rôle que joue la France est vraiment regrettable, car la France pourrait faire bien plus que simplement organiser des conférences sur des sujets qui semblent si éloignés de la réalité.

La réalité, c’est le nettoyage ethnique. Il y a un décalage total entre cette conférence et ce qui se passe sur le terrain, les violations persistantes du cessez-le-feu à Gaza, l’isolement et le blocus continus de Gaza et ce qui se passe en Cisjordanie et à Jérusalem. Ce que propose la France, c’est continuer à essayer de jouer une belle musique classique alors que toute la salle de concert est en train d’être bombardée. Honnêtement, ça n’a aucun sens.

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Si la France est vraiment déterminée à trouver une solution, pourquoi ne pas commencer par faire pression au sein de l’Union européenne (UE) pour mettre fin à l’accord d’association UE-Israël ? La France essaie de se présenter comme un leader alors qu’elle a complètement échoué à prendre les mesures qui auraient pu faire pression sur Israël. Il y a une dissonance entre le rôle que la France souhaite jouer et prétend jouer, et ce qu’elle fait réellement sur le terrain pour s’assurer que ce rôle se concrétise de quelque manière que ce soit.

Gwenaelle Lenoir


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