
La résistance populaire non violente en Cisjordanie constitue l’une des expressions les plus durables et les plus enracinées de la lutte palestinienne contemporaine. Elle ne se limite pas aux manifestations ou aux mobilisations ponctuelles ; elle s’inscrit dans une dynamique quotidienne faite de présence, d’organisation communautaire, de défense de la terre et de préservation de l’identité collective. Dans un contexte marqué par l’occupation militaire, l’expansion des colonies et la fragmentation territoriale, cette résistance prend des formes multiples : comités populaires dans les villages, campagnes juridiques, actions de solidarité, protection des terres agricoles, initiatives culturelles et éducatives.
Depuis la première Intifada (1987-1993), la résistance populaire pacifique s’est structurée autour de l’idée que la force principale du peuple palestinien réside dans sa capacité à rester sur sa terre et à s’organiser collectivement. Les villages comme Bil’in, Ni’lin ou Nabi Saleh sont devenus des symboles de mobilisation communautaire contre la confiscation des terres et la construction du mur de séparation. Cette dynamique locale s’inscrit dans un cadre plus large où la société civile, les coopératives, les associations de femmes et les syndicats jouent un rôle essentiel pour maintenir un tissu social vivant malgré les contraintes politiques et économiques.
La Cisjordanie, avec des grandes villes telles que Ramallah, Naplouse ou Hébron, est marquée par une géographie morcelée : zones A, B et C, check-points, murs et barrières, routes de contournement et colonies israéliennes. Cette fragmentation affecte directement la vie quotidienne, limite la mobilité et entrave le développement économique. Pourtant, c’est précisément dans ces contraintes que s’est développée une forme de résistance ancrée dans la résilience communautaire. La défense de la terre est devenue un acte politique en soi : cultiver, planter, construire, transmettre les savoirs traditionnels sont autant d’actes de résistance.
L’expansion des colonies, soutenue par des décisions politiques successives de gouvernements israéliens, notamment sous des figures telles que Benyamin Netanyahou, a intensifié la pression sur les communautés rurales palestiniennes. Les confiscations de terres, la violence des colons et les restrictions d’accès aux ressources hydriques visent souvent à fragiliser la présence palestinienne en zone C, qui représente plus de 60 % de la Cisjordanie. Dans ce contexte, la résistance populaire s’articule autour de la protection des terres agricoles, de la reconstruction des maisons menacées de démolition et du soutien aux agriculteurs exposés aux attaques.
Le développement rural palestinien apparaît ainsi comme un pilier central de la résistance. L’agriculture ne constitue pas seulement un secteur économique ; elle est profondément liée à l’identité, à la culture et à la souveraineté alimentaire. L’olivier, en particulier, symbolise l’enracinement historique et la continuité. Chaque saison de récolte devient un moment de mobilisation collective, parfois sous protection d’organisations locales ou internationales, afin de garantir l’accès aux terres proches des colonies ou du mur.
Renforcer le secteur agricole, c’est consolider la capacité des communautés à rester sur leurs terres. Les projets d’irrigation, la réhabilitation des terrasses, la promotion de l’agroécologie et la création de coopératives permettent d’améliorer les revenus tout en réduisant la dépendance économique. En soutenant les petits exploitants, on consolide non seulement la sécurité alimentaire, mais aussi la présence physique palestinienne dans des zones stratégiques menacées d’annexion de facto.
Le développement rural contribue également à renforcer le rôle des femmes et des jeunes. Les coopératives féminines de transformation alimentaire, la production de fromage, d’huile d’olive ou de plantes médicinales créent des opportunités économiques locales. Elles renforcent l’autonomie des familles et favorisent la cohésion sociale. Les jeunes, souvent confrontés au chômage et à l’émigration, trouvent dans les initiatives agricoles innovantes – agriculture biologique, technologies d’irrigation, chaînes de valeur – des perspectives d’engagement productif et citoyen.
Au-delà de l’économie, l’agriculture constitue une stratégie territoriale. En cultivant des terres menacées de confiscation, les agriculteurs empêchent leur classement comme « terres d’État » par l’administration israélienne d’occupation. La présence continue sur la terre devient un mécanisme de protection juridique et politique. Ainsi, chaque parcelle cultivée représente une affirmation de droits et une forme concrète de résistance non violente.
La résilience face à la colonisation repose sur la capacité à articuler développement et résistance pacifique. Les organisations de la société civile palestinienne, les ONG locales et les institutions agricoles travaillent à renforcer les capacités techniques des agriculteurs, à documenter les violations et à plaider pour la protection des droits fonciers. Cette approche intégrée combine action communautaire, plaidoyer politique et développement durable.
Dans un contexte où les perspectives politiques demeurent incertaines, la résistance populaire pacifique en Cisjordanie s’affirme comme un processus de long terme. Elle ne se limite pas à la confrontation ; elle s’exprime aussi dans la construction patiente d’alternatives économiques et sociales. Le développement rural et agricole devient alors un levier stratégique : il consolide la souveraineté alimentaire, stabilise les communautés et renforce l’attachement à la terre.
En définitive, la résistance populaire pacifique palestinienne ne peut être dissociée du développement rural. Cultiver la terre, soutenir les agriculteurs, investir dans les infrastructures rurales et promouvoir l’agroécologie ne sont pas de simples choix économiques ; ce sont des actes de résilience collective. Face à la colonisation, la permanence sur la terre, l’autonomie productive et la solidarité communautaire et internationale constituent les fondements d’une résistance pacifique durable et profondément enracinée dans le paysage et l’histoire de la Cisjordanie.
Issa Elshatleh
ingénieur, expert en développement local
Photo : Des Palestiniens protestent contre le rasage des terres entre Rafat et Qalandia par les colons israéliens, 20 janvier 2023 © Oren Ziv/Activestills

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