Cuba ne fait pas seulement face à l’hostilité de l’Empire, mais aussi à l’abandon silencieux de ceux qui, en théorie, devraient contester l’ordre unipolaire

19 juin par Eric Toussaint

  

Légende : Oeuvre de l’artiste argentin Leon Ferrari intitulée « Civilisation occidentale et chrétienne » (1965). Photo Eric Toussaint CC

Au moment où la solidarité avec le peuple cubain est d’une extrême urgence, nous publions un commentaire rédigé par Eric Toussaint à propos de l’article de l’auteur cubain Josué Veloz Serrade intitulé « Cuba à la croisée des chemins d’un multilatéralisme hypocrite »

  Sommaire  

Le titre est tiré de l’important article de Josué Veloz Serrade [1] publié par le site cubain La Tizza intitulé « Cuba à la croisée des chemins d’un multilatéralisme hypocrite » (« Cuba en la encrucijada de un multilateralismo hipócrita » écrit en mars 2026 et ensuite publié par le CADTM en espagnol https://www.cadtm.org/Cuba-en-la-encrucijada-de-un-multilateralismo-hipocrita et en français https://www.cadtm.org/Cuba-face-a-l-hypocrisie-du-multilateralisme ). C’est Aurélio Tejeda qui me l’a fait parvenir depuis La Havane. En me faisant parvenir l’article de Josué Veloz Serrade que je ne connaissais pas, Aurélio écrivait : « C’est ce que j’ai lu de mieux ces derniers mois. » (« Esto es lo mejor que he leido en estos últimos meses »). Cette appréciation venant d’Aurélio, m’a convaincu de lire l’article. Aurelio Alonso Tejada né à La Havane en 1939 est un des intellectuels marxistes et analystes sociaux importants de Cuba depuis la Révolution de 1959. Sociologue, philosophe et essayiste, il est connu pour ses travaux sur le socialisme cubain, la religion, la géopolitique et les transformations de la société cubaine contemporaine. Je le connais personnellement depuis plus de 30 ans. Il a souvent exprimé son opinion critique sur la situation à Cuba et, à certains moments cela n’a pas été apprécié par les autorités mais il est toujours resté fidèle à son engagement révolutionnaire et est resté à Cuba où sa valeur est largement reconnue. Aurélio est une des figures de la pensée critique cubaine contemporaine. Je l’ai connu en même temps que Fernando Martínez Heredia (1939-2017) [2], Juan Valdés Paz (1938-2021), Rafael Hernández (1946-…), Luis Suárez (1950-…).

L’article de Josué Veloz Serrade part d’une idée fondamentale : la crise actuelle que traverse Cuba, notamment la crise énergétique, n’est pas principalement le résultat de défaillances internes, même s’il y en a, mais l’aboutissement de plus de six décennies de blocus économique imposé par les États-Unis. Selon l’auteur, l’objectif de cette politique n’est pas seulement de sanctionner le gouvernement cubain, mais de provoquer progressivement une implosion économique et sociale visant à entraîner un changement de régime. On pourrait ajouter que Washington vise la reddition comme celle qu’il a obtenue des autorités du Venezuela en janvier 2026.

L’un des thèmes centraux de l’article est la critique de ce que l’auteur appelle le « multilatéralisme hypocrite ». Il estime que les grandes puissances qui se présentent comme les défenseurs d’un monde multipolaire, en particulier la Russie et la Chine, se limitent à des déclarations de solidarité. Elles condamnent le blocus dans les enceintes internationales, mais refusent de prendre des mesures concrètes suffisamment fortes qui permettraient de le contourner, par exemple en fournissant davantage de pétrole, en créant des mécanismes financiers alternatifs réellement efficaces ou en assurant la protection des approvisionnements destinés à l’île. Pour l’auteur, cette attitude révèle qu’elles cherchent avant tout à améliorer leur position au sein de l’ordre mondial existant plutôt qu’à le transformer.

L’auteur met lui-même en exergue : « Cuba ne fait pas seulement face à l’hostilité de l’Empire, mais aussi à l’abandon silencieux de ceux qui, en théorie, devraient contester l’ordre unipolaire »

L’article critique également les gouvernements progressistes d’Amérique latine, notamment ceux du Brésil et de la Colombie. Bien qu’ils affichent leur soutien à Cuba sur le plan discursif, ils ne seraient pas prêts à engager une véritable confrontation avec la politique américaine. L’auteur considère que cette prudence est une erreur stratégique, car l’abandon de Cuba affaiblit en réalité l’ensemble des forces qui prétendent défendre la souveraineté des pays du Sud.

L’auteur résume : « En laissant un projet souverain être détruit par l’Empire sans que cela n’entraîne de conséquences, ils envoient un message à leurs propres populations ainsi qu’aux autres acteurs secondaires : la solidarité est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre ; lorsque viendra ton tour, tu seras seul. »

Une autre idée importante est le rejet du mythe de l’autosuffisance. Selon l’auteur, aucun pays au monde n’est véritablement autosuffisant, pas même les États-Unis, la Chine ou la Russie. Exiger de Cuba qu’elle puisse se développer de manière autonome malgré le blocus constitue donc une exigence injuste et irréaliste. Cette demande sert surtout à transférer la responsabilité de la crise vers les autorités cubaines et à minimiser le rôle des sanctions.

L’auteur s’attaque également au discours qui présente Cuba comme un « État failli ». À ses yeux, cette qualification inverse les causes et les conséquences. Les difficultés économiques, les pénuries et l’émigration sont interprétées comme les preuves de l’échec du système cubain alors qu’elles seraient, selon lui, largement le produit de l’agression économique extérieure. Le récit de l’« État failli » aurait ainsi pour fonction politique de justifier l’abandon de Cuba, voire de préparer le terrain à une intervention future.

Pour étayer son argumentation, l’article établit plusieurs parallèles historiques. Il compare notamment la situation de Cuba à celle de la République espagnole abandonnée par les « démocraties » occidentales face au franquisme alors qu’Hitler et Mussolini intervenant militairement pour obtenir la victoire de Franco. L’article fait aussi référence aux expériences du Vietnam et de l’Iran, qui illustreraient la capacité à résister à des agressions extérieures. Ces exemples visent à montrer que l’abandon d’un pays attaqué peut avoir des conséquences géopolitiques bien plus larges que son seul destin national.

Josué Veloz Serrade présente Cuba comme un symbole politique. L’auteur considère que l’île représente la preuve qu’il est possible de résister pendant des décennies à la première puissance mondiale tout en préservant des acquis sociaux importants, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la culture. C’est précisément cette capacité de résistance qui fait de Cuba un exemple dérangeant pour l’ordre international dominant.

L’auteur procède également à une analyse des changements qui se sont opérés dans la diaspora cubaine notamment celle qui se trouve à Miami. Selon lui, la communauté cubaine installée aux États-Unis n’est plus celle des années 1960. À cette époque, l’exil était composé en grande partie de membres des anciennes élites cubaines – propriétaires fonciers, entrepreneurs, professions libérales et opposants politiques ayant quitté l’île après la Révolution de 1959. Cette première génération constituait le noyau dur de l’anticastrisme et a joué un rôle central dans la constitution du puissant lobby cubano-américain favorable au maintien du blocus.

L’auteur affirme qu’aujourd’hui la composition sociologique de la diaspora a profondément changé. La majorité des Cubains vivant aux États-Unis seraient désormais des migrants économiques arrivés au cours des dernières décennies. Ils ont généralement conservé des liens familiaux, affectifs et culturels très étroits avec Cuba : parents, enfants, frères et sœurs vivent encore sur l’île, et beaucoup envoient régulièrement des remises financières à leurs familles.

À partir de cette évolution démographique, Josué Veloz Serrade développe une thèse politique : en cas d’escalade majeure ou même d’une hypothétique intervention militaire américaine contre Cuba, Washington ne pourrait plus compter sur un soutien unanime de la communauté cubano-américaine, comme cela aurait pu être le cas dans les années 1960. Bombarder ou attaquer Cuba reviendrait, pour beaucoup de Cubano-Américains, à mettre en danger leur propre famille, leurs proches et leurs lieux d’origine.

L’auteur va même plus loin en parlant d’une sorte de « cinquième colonne inversée » : alors qu’autrefois Miami était perçue comme une base arrière de l’opposition à la Révolution cubaine, elle pourrait aujourd’hui devenir, dans certaines circonstances extrêmes, un foyer de contestation de la politique américaine envers Cuba. Les liens affectifs et familiaux primeraient alors sur les clivages idéologiques.

Enfin, l’article se conclut par un appel à l’action. Les déclarations de solidarité sont jugées insuffisantes. L’auteur demande que les États qui affirment soutenir Cuba passent à des mesures concrètes : fourniture de pétrole, création de mécanismes financiers alternatifs, protection des approvisionnements et pressions diplomatiques réelles contre le blocus. Il appelle également les mouvements de solidarité internationaux à exercer une pression sur leurs gouvernements afin que le soutien à Cuba cesse d’être simplement symbolique et devienne une politique effective.

 Commentaires concernant l’article « Cuba à la croisée des chemins d’un multilatéralisme hypocrite ».

Je partage largement le diagnostic et l’opinion qu’exprime Josué Veloz Serrade. J’ajoute les observations suivantes.

 1. L’abandon de Cuba par la Russie et la Chine.

L’attitude de la Russie et de la Chine est effectivement telle que décrite par l’auteur. Les conséquences de leur inaction pourraient être dramatiques. La Russie dirigée par Poutine abandonne Cuba face à Washington et s’en sert dans la négociation avec Trump pour que celui-ci lui laisse un maximum de marge de manœuvre en Ukraine [3]. Poutine a fait de même à l’égard du Venezuela, de l’Iran, du Liban et du peuple palestinien. Depuis le début de son deuxième mandat, Donald Trump a obtenu de Vladimir Poutine que, au-delà des protestations verbales, il ne réagisse pas aux actes d’agression et de guerre perpétrés par Washington contre des alliés de Moscou, que ce soit le Venezuela ou l’Iran, ou encore par rapport au blocus total de Cuba appliqué depuis fin janvier 2026. Trump a opéré un tournant par rapport à la politique adoptée au cours de son premier mandat au cours duquel il mettait la Chine et la Russie sur un même plan en les considérant comme des adversaires voulant remettre en cause l’ordre international dominé par Washington. Donald Trump envoie comme message à Poutine qu’il est disposé à accepter que Moscou use et abuse de la force dans son environnement géographique notamment en Ukraine tout comme Washington le fait dans les Amériques, au Proche-Orient et ailleurs. Trump affirme son droit à user de la force partout dans le monde et reconnaît de fait le droit de Poutine à faire de même dans un périmètre plus limité qui correspond à une partie du territoire de l’ex-empire russe du temps des tsars et de l’ex-Union soviétique. Cela correspond à une logique classique de partage implicite des zones d’influence entre grandes puissances impérialistes. Poutine a fait savoir que le document de stratégie internationale publié par Trump en décembre 2025 coïncidait largement avec la vision de Moscou [4].

La non assistance au peuple cubain en danger sert à la Russie et à la Chine de monnaie d’échange dans leurs négociations avec les Etats-Unis

Lors du long discours qu’il a prononcé à Saint Petersbourg début juin 2026 à l’occasion du Forum économique international devant un parterre de personnalités internationales (représentant-es d’Etats et chef d’entreprise), Poutine n’a fait aucune référence à Cuba, à l’Iran, au Venezuela ou à Gaza [5]. Et une seule fois il a mentionné ce qu’il a appelé le « conflit en Ukraine ». L’ensemble de son discours confirme la critique exprimée par Josué Veloz.

Lire : Éric Toussaint, Trump, Poutine et l’Ukraine : vers un partage des zones d’influence au détriment des peuples

Quant à la Chine, bien que Trump soit lancé dans une offensive contre elle, elle décide de ne pas réagir et de ne pas venir en aide à Cuba dans la perspective de limiter l’agressivité économique, tarifaire et militaire de Washington et de garder un maximum de marge de manœuvre dans son entourage y compris à l’égard de Taiwan.
Pendant le sommet du G7 à Évian-les-Bains (juin 2026), Donald Trump a déclaré publiquement qu’il remerciait le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Putin pour leur « neutralité » dans la guerre avec l’Iran [6], il aurait pu ajouter Cuba et la Palestine dans la liste.

Concernant l’attitude de la Russie, de la Chine, des BRICS par rapport au génocide à Gaza, lire : Pourquoi les BRICS ne dénoncent pas le génocide en cours à Gaza

La non-assistance au peuple cubain en danger sert à la Russie et à la Chine de monnaie d’échange dans leurs négociations avec les Etats-Unis.

La Russie et la Chine pourraient ensemble ou séparément défier le blocus total décrété par Washington contre Cuba sans prendre des risques insurmontables.

 2. Les gouvernements de Lula au Brésil et de Claudia Sheinbaum au Mexique

Concernant les gouvernements progressistes d’Amérique latine, je suis d’accord avec la critique ferme qui leur est adressée : leur absence d’action résolue face au blocus de Washington contre Cuba est néfaste. La critique de Josué à l’égard de Brésil est tout à fait justifiée. Mettre l’attitude de la Colombie de Petro dans la même catégorie que celle du Brésil me paraît exagéré. Le gouvernement colombien n’a pas la même puissance et n’a pas une marge de manœuvre comparable à celle du Brésil.

Alors que Josué ne le fait pas dans son article, il est également légitime d’adresser une critique au gouvernement de Claudia Sheinbaum. Il faut toutefois préciser les faits. Jusqu’à la fin de 2025, le principal fournisseur de pétrole de Cuba restait le Venezuela. Reuters indiquait en janvier 2026 qu’en 2025 le Venezuela avait fourni à l’île environ 26 500 barils par jour, contre environ 5 000 barils par jour pour le Mexique, qui occupait alors la deuxième place [7]. Ce n’est qu’après l’interruption des cargaisons vénézuéliennes, à la fin de 2025 et au début de 2026, que les livraisons mexicaines sont devenues un soutien énergétique particulièrement important pour Cuba [8]. Claudia Sheinbaum elle-même a alors reconnu que, dans ce nouveau contexte, le Mexique était devenu un “important supplier” pour l’île, tout en précisant qu’auparavant ce rôle était joué par le Venezuela [9]. Face aux menaces tarifaires et financières brandies par Donald Trump, le Mexique a ensuite suspendu ses expéditions directes de pétrole brut et réorienté son aide vers les livraisons humanitaires et les démarches diplomatiques [10]. Le reproche qu’on peut adresse à la présidence du Mexique n’est pas d’avoir interrompu une position de principal fournisseur historique, mais d’avoir cessé, sous pression américaine, un approvisionnement devenu crucial après la rupture vénézuélienne. En parallèle, Claudia Sheinbaum négocie activement avec Washington pour obtenir des dérogations spéciales afin que Cuba puisse de nouveau recevoir de l’énergie.

Comme pays producteurs et exportateur de pétrole avec à leur tête des gouvernants progressistes, le Brésil et le Mexique devraient envoyer du pétrole à Cuba même si la pression, les représailles tarifaires et les menaces de Trump seront fortes. Soulignons que les exportations de pétrole brut par le Brésil atteignent généralement 1,5 à 2 millions de barils par jour. Les exportations de pétrole par le Mexique atteigne entre 0,5 à 0,8 million de barils/jour. Cuba a besoin d’importer 80 000 à 100 000 barils/jour. Approvisionner Cuba en pétrole est donc réalisable.

La meilleure option serait un accord entre le gouvernement de Lula au Brésil et celui de Sheinbaum afin de conjointement défier le blocus et fournir régulièrement le pétrole dont Cuba a besoin en plus de l’aide humanitaire sous forme d’aliments, de médicaments, etc. qui est actuellement apportée par ces deux gouvernements. Les bateaux apportant le pétrole et le reste de l’aide à Cuba devraient être protéger conjointement par la marine de guerre du Mexique et du Brésil.

Encadré : L’aide humanitaire apportée par le Brésil de Lula et le Mexique de Sheinbaum

Entre février et juin 2026, le Mexique a affrété six convois officiels d’aide humanitaire vers Cuba. Le premier envoi d’envergure (Février 2026) : Sur instruction directe de la présidente, deux navires de soutien logistique de la marine mexicaine (le Papaloapan et l’Isla Holbox) ont acheminé plus de 814 tonnes de provisions (dont 536 tonnes de denrées alimentaires essentielles et d’articles d’hygiène, ainsi que 277 tonnes de lait en poudre). Le deuxième envoi majeur (Fin février 2026) : Les navires de la marine ont transporté 1 193 tonnes de nourriture, incluant une forte proportion de haricots et de lait maternisé. La poursuite des livraisons (Mai – Juin 2026) : D’autres navires cargo, comme l’Asian Katra arrivé au port de La Havane le 7 juin 2026, continuent de ravitailler l’île en denrées de base pour atténuer les pénuries alimentaires.

L’aide humanitaire apportée par le Brésil. En février 2026, le Brésil a expédié en urgence 2,5 tonnes de médicaments de première nécessité par voie aérienne vers La Havane. Courant mars, le Brésil a expédié une nouvelle remise d’urgence comprenant 80 tonnes de médicaments.

L’aide humanitaire du Mexique à Cuba est globalement plus importante, plus fréquente et plus directe que celle fournie par le Brésil.

Le Mexique déploie sa propre armée : La présidente Claudia Sheinbaum utilise directement les navires de guerre de la Marine mexicaine (comme le Papaloapan, l’Isla Holbox et le Huasteco) pour briser l’isolement maritime de Cuba. Ces navires militaires gouvernementaux livrent le fret de port à port.

Le Brésil pour éviter un conflit de plus avec Trump passe par l’ONU : L’aide brésilienne est une promesse de denrées qui transite par les canaux multilatéraux du Programme mondial des aliments (PMA). Le Brésil fournit la marchandise, mais sa distribution dépend de la logistique de tiers ou de la capacité des navires cubains à venir la chercher.

Le Brésil se protège juridiquement : Pour éviter que ses entreprises (comme Petrobras) ne soient ciblées par les sanctions américaines, le Brésil qualifie strictement ses envois de « donations humanitaires » multilatérales.

Le Mexique fait entrer ses bâtiments militaires directement dans la baie de La Havane. Le Brésil, à l’inverse, délègue totalement la gestion matérielle à l’ONU et au Programme mondial des aliments (PMA). C’est une aide essentielle mais « neutre », qui ne porte pas la même charge de confrontation politique.

 3. Le trio Espagne, Brésil, Mexique se cantonne jusqu’ici dans la protestation verbale alors que Cuba a besoin d’un soutien pratique urgent

A la mi-avril 2026, s’est réuni à Barcelone un sommet intitulé Global Progressive Mobilisation (GPM). La figure de proue était le chef du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sanchez. Étaient également présents, Luiz Inácio Lula da Silva, Claudia Sheinbaum, Gustavo Petro et le président uruguayen Yamandú Orsi de même que Cyril Ramaphosa le président sud-africain.

Les gouvernements mexicain, espagnol et brésilien ont adopté une déclaration commune pour prendre la défense Cuba face à la politique de Trump mais ils n’ont pas décidé d’envoyer conjointement le pétrole dont Cuba a terriblement besoin.

Un front de solidarité avec Cuba assumé par le trio Espagne, Brésil, Mexique afin de conjointement livré du pétrole à Cuba rendrait beaucoup plus difficile une réaction dure de Trump. Mais comme Josue Veloz le dit clairement dans son article, se contenter de déclarations de soutien à Cuba n’est absolument pas à la hauteur des enjeux et des menaces très concrètes que mettent en danger la survie de l’expérience unique que représente aujourd’hui Cuba aux yeux du monde.

Il faudrait une campagne de mobilisation dans ces trois pays afin de mettre la pression sur leur gouvernement pour que séparément ou ensemble ils fournissent le pétrole dont Cuba a besoin en plus de la livraison de l’aide humanitaire (aliments, médicaments) et d’équipement comme des panneaux solaires.

 4. La solidarité des peuples

Josué Véloz a raison d’écrire : « Cuba peut compter sur quelque chose qu’aucun blocus ne peut totalement étrangler : les peuples du monde, davantage que les États. Elle peut compter sur les mouvements de solidarité qui, dans chaque pays, se réunissent, s’organisent et préparent des envois d’aide. »

Les campagnes de solidarité avec Cuba ont une longue histoire et son t enracinées dans les pratiques d’un large éventail de mouvements. Très rapidement après l’annonce fin janvier 2026 par Trump du renforcement du siège contre Cuba, une initiative d’une flotille de bateaux pour Cuba a vu le jour un peu à l’image de la « flotilla Sumud » pour Gaza et est arrivée à Cuba en mars. Des protestations devant les ambassades des Etats-Unis ont eu lieu à plusieurs reprises dans différents pays. Au Mexique plusieurs initiatives ont été prises notamment par des coopératives de pêcheurs, des syndicats, des partis. Au Brésil, des syndicalistes du secteur pétrolier demande au gouvernement de fournir du pétrole à Cuba, de même que des partis de gauche et le mouvement des sans terre (MST). En mai 2026, un syndicat des travailleurs du pétrole a manifesté devant le siège de la compagnie d’État Petrobras pour exiger que le Brésil brise directement le blocus pétrolier en envoyant du carburant à Cuba.

Dans l’État espagnol a été lancée à partir de mars 2026, la campagne« Rumbo a Cuba ». Elle réunit plus de 20 organisations sociales et politiques pour acheminer du matériel énergétique d’urgence vers l’île. Il s’agit d’organisation à la gauche du Parti Socialiste qui dirige le gouvernement qui ne prend pas d’initiative concrète. La mission vise à fournir et installer des panneaux solaires photovoltaïques à l’Hôpital pédiatrique Juan Manuel Márquez de La Havane. Cette action garantit l’autonomie électrique de l’unité de soins intensifs, du laboratoire et de la thérapie intermédiaire face aux pannes répétées du réseau électrique cubain.

L’opération repose sur l’affrètement du navire Astral appartenant à l’ONG de sauvetage en mer Open Arms. Le navire est parti du port de Barcelone en mai 2026 et il a fait des escales de solidarité et de chargement à Valence, Málaga, Cádiz, Las Palmas de Gran Canaria et Lanzarote. Il se rend vers Cancun au Mexique et devrait atteindre La Havane à la mi juillet 2026. 150 000 euros ont été réuni pour l’achat du matériel transporté vers Cuba.
Soulignons également que plus de 40 municipalités espagnoles ont relancé la coopération avec Cuba. Ajoutons qu’il y a beaucoup d’initiatives d’aides qui sont organisées par de nombreux mouvements au pays basque.

Mais il faut reconnaître que jusqu’ici le mouvement de solidarité des mouvements sociaux et des organisations politique avec le peuple cubain est beaucoup trop faible alors que la situation humanitaire se dégrade dans l’île. Jusqu’ici malheureusement il n’y a pas de grand mouvement de protestation aux Etats-Unis contre la politique criminelle de Trump face à Cuba.

Sous la pression et les menaces de Trump, de grandes entreprises espagnoles, comme le groupe hôtelier Melia, présentes dans le secteur du tourisme ont annoncé qu’elles abandonnaient l’île. Le flux de touristes a fortement baissé, ce qui a diminué un peu plus les recettes en devises. Face à l’inaction de la Russie, de la Chine, des gouvernement progressistes latino-américains et du gouvernement espagnol et de la gauche traditionnelle, les autorités de La Havane sont dans l’impasse. Des mesures économiques répondant au chantage de Trump sont annoncées par la présidence cubaine . Il faudra les analyser rigoureusement.

Il est urgent de renforcer les initiatives unitaires de solidarité avec Cuba face au blocus. Une course contre la montre est entamée.

L’auteur remercie Christian Dubucq pour la relecture

Notes

[1] Josué Veloz Serrade est psychologue, essayiste et chercheur cubain installé en Argentine. Titulaire d’un diplôme de psychologie de l’Université des sciences médicales de Pinar del Río et d’un master en psychologie clinique de l’Université de La Havane, il poursuit des recherches doctorales en sciences sociales et en psychologie en Argentine. Il est membre du comité éditorial de La Tizza, revue cubaine de pensée critique, ainsi que de la Chaire Gramsci de l’Institut Juan Marinello.

[2] Fernando Martínez Heredia interviewé par Éric Toussaint, «  Du XIXe au XXIe siècle : une mise en perspective historique de la Révolution cubaine  » https://www.cadtm.org/Du-XIXe-au-XXIe-siecle-une-mise-en-perspective-historique-de-la-Revolution  ; en espagnol : Fernando Martínez Heredia entrevistado por Eric Toussaint, «  Cuba de 1959 a 1999 desde una perspectiva histórica  » https://www.cadtm.org/Cuba-de-1959-a-1999-desde-una

[3] La Russie a envoyé un pétrolier à Cuba qui est arrivé au port de Matanzas fin mars 2026 avec une cargaison de pétrole suffisante pour les besoins du pays pendant une quinzaine de jours. C’est le premier pétrolier ayant atteint Cuba depuis janvier 2026. Trump a laissé faire malgré l’embargo total décrété sur les livraisons de pétrole aux autorités de l’île. C’est probablement un geste de Trump à l’égard de Moscou en lien avec la guerre en cours au Proche-Orient. En avril – mai 2006, la Russie n’a envoyé aucun bateau pétrolier à Cuba.

[4] Dmitri Peskov, porte-parole du président russe, a commenté le document de stratégie de sécurité nationale lors d’une interview accordée au journaliste d’État russe le 7 décembre 2025, Pavel Zarubin pour la chaîne Rossiya 1, largement relayé par les médias russes telles qu’Interfax, Fontanka ou TASS : «  Les ajustements apportés à la stratégie nationale de sécurité des États-Unis correspondent en grande partie à notre vision  » Source fontanka.ru https://www.fontanka.ru/2025/12/07/76159504/

[5] Le discours de Poutine a été traduit et publié en français par le Grand Continent qui y a ajouté ses commentaires : «  Le nouvel ordre multipolaire selon Vladimir Poutine  », Le Grand Continent, 6 juin 2026, https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/06/poutine-saint-petersbourg/ Voir la traduction en espagnol : https://legrandcontinent.eu/es/2026/06/07/el-nuev-orden-multipolar-de-vladimir-putin-x/

[6] Reuters, Steve Holland and Trevor Hunnicutt , “Trump thanks China’s Xi, Russia’s Putin for being ’neutral’ in Iran war”, June 17, 2026, https://www.reuters.com/world/china/trump-thanks-chinas-xi-russias-putin-being-neutral-iran-war-2026-06-17/

[7] Reuters, «  Clock ticks in Cuba as Trump cuts off Venezuelan oil  », 13 janvier 2026,
https://www.reuters.com/business/energy/clock-ticks-cuba-trump-cuts-off-venezuelan-oil-2026-01-13/

[8] Reuters, “Mexico’s Sheinbaum does not deny halting oil shipment to Cuba” 27 janvier 2026
https://www.reuters.com/business/energy/sheinbaum-does-not-deny-report-mexico-halted-oil-shipment-cuba-2026-01-27/

[9] Reuters, «  Sheinbaum says Mexico has not increased oil shipments to Cuba amid Venezuela situation  », 7 janvier 2026 https://www.reuters.com/business/energy/sheinbaum-says-mexico-has-not-increased-oil-shipments-cuba-amid-venezuela-2026-01-07/

[10] Reuters, «  Mexican ships carrying humanitarian aid enter Havana Harbor  », 12 février 2026,
https://www.reuters.com/world/americas/mexican-ships-carrying-humanitarian-aid-enter-havana-harbor-2026-02-12/

Auteur.e

Eric Toussaint 

Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale – Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.


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