par Sushovan Dhar

Pendant trois jours, à la mi-juin, la station thermale d’Évian-les-Bains a été coupée du pays auquel elle appartient. Quelque seize mille policiers, gendarmes, militaires et garde-frontières tenaient un périmètre qui longeait la rive sud du Léman et franchissait la frontière suisse ; la voie ferrée était suspendue, le front de lac découpé en zones colorées, les déplacements rationnés par QR code. De l’autre côté du lac, à Genève, quelque soixante mille personnes ont défilé derrière la coalition « No G7 », qui qualifiait le rassemblement d’illégitime et d’obsolète ; une Tesla a brûlé dans la rue, le mot Eat the Rich peint sur sa carrosserie, et les vitrines d’un cabinet d’audit et d’une banque ont volé en éclats. À l’intérieur du cordon, dans les jardins d’un hôtel Belle Époque, les dirigeants des sept puissances industrielles les plus riches posaient pour une photographie.
Sommaire
- À quoi servait le club
- Le poids sans le commandement
- Taxer les siens
- Comme si de rien n’était
- L’absence organisatrice
- Une mutation, pas une menace
- Pluralisation ou déclin
- Ni l’un ni l’autre
Le sommet avait été décalé d’un jour pour que le président américain puisse assister à un spectacle à la Maison-Blanche, le jour de son anniversaire. Il s’est achevé non par un communiqué mais par un dîner au palais de Versailles. L’hôte, Emmanuel Macron, a utilisé Versailles – ses ornements, tout le dispositif de l’Ancien Régime reconverti en diplomatie – pour empêcher son invité de partir avant la fin. Rappelons que Trump avait quitté le sommet précédent, au Canada, dès le premier soir. Et c’est au cours de ce dîner, plutôt qu’à la table des négociations, que s’est produite la seule chose conséquente. Donald Trump a signé un mémorandum mettant fin à la guerre avec l’Iran – un accord conclu non par le G7 mais bilatéralement, sous médiation pakistanaise, et annoncé avec l’aplomb désinvolte d’un homme qui clôt l’achat d’un immeuble. Et les six autres dirigeants des pays membres du G7 ont publié un communiqué pour féliciter Trump !!!
Voilà l’image à retenir. Un sommet du G7 obligé d’adapter son programme à cause d’un caprice du président des Etats-Unis pour assister à un combat télévisé. Un chef d’État français qui transforme un site balnéaire en une forteresse contre ses propres citoyens, qui met en scène un banquet royal pour empêcher son membre le plus puissant de quitter les lieux et qui salue un cessez le feu à la négociation duquel il n’a pas été convié. La question que pose Évian n’est pas de savoir si le G7 est ridicule. Il l’est, manifestement. La question est de savoir pourquoi un forum aussi creux importe encore ; pourquoi des gouvernements qui ne peuvent plus fixer les termes de quoi que ce soit continuent de converger chaque été derrière leurs barricades ; et ce que signifierait de prendre au sérieux les deux moitiés de cette énigme à la fois – l’impuissance visible et le poids résiduel, tenace.
La thèse défendue ici est qu’Évian n’est pas le spectacle d’une institution qui meurt. C’est le spectacle d’une institution qui régresse. Le directoire occidental d’après-guerre appelé G7 à partir de la seconde moitié des années 1970 a toujours été deux choses à la fois : un club de puissances capitalistes alliées, et une trêve entre elles – un arrangement qui suspendait la rivalité entre les économies du centre aussi longtemps qu’un hégémon unique pouvait en garantir les termes et qu’un adversaire unique pouvait fournir l’illusion d’une cohésion. Ce qui se fracture à Évian, c’est la trêve. La rivalité qu’elle réprimait revient – de l’extérieur, sous la forme d’un rival que le bloc ne peut plus gérer ; de l’intérieur, sous la forme d’un membre qui s’est retourné contre les autres. Mais la machinerie que le directoire du G7 a bâtie pour administrer l’économie mondiale n’a pas disparu. Le dollar continue de dominer le commerce de la planète ; la dette des pays pauvres se restructure toujours aux conditions occidentales ; l’architecture des sanctions fonctionne encore. Évian est un corps qui perd le pouvoir de fixer l’ordre du jour tout en conservant celui de l’imposer. Cet écart – entre une capacité déclinante à commander et une capacité intacte à contraindre – est tout le sujet.
À quoi servait le club
Il est utile de se rappeler à quoi servait la chose. Le groupe a été convoqué en 1975, à l’initiative de la France, sur les décombres du premier choc pétrolier – une conversation intime et improvisée entre chefs de gouvernement, l’« esprit de Rambouillet » que ses nostalgiques invoquent encore. À cette première réunion, les puissances réunies pouvaient revendiquer près des deux tiers de la richesse mondiale. Elles étaient le comité de direction du centre capitaliste au moment où il se réorganisait : le corps qui a présidé à l’ouverture des comptes de capital, aux changes flottants, à la discipline du Fonds monétaire international, à la longue offensive qu’on a désignée plus tard du nom de consensus de Washington. La Russie y a été admise en 1998, lot de consolation pour avoir perdu la guerre froide, puis exclue en 2014 pour l’annexion de la Crimée. L’apogée était venu en 1989, lorsque la capitulation soviétique est arrivée, de fait, en plein sommet.
Le poids sans le commandement
Ce monde-là n’est plus, et les chiffres le disent sans le moindre besoin d’enjolivure. Mesurée aux taux de change courants – l’étalon qui compte pour ce que le directoire contrôle réellement, la facturation du commerce et la dénomination de la dette – la part du G7 dans la production mondiale est tombée d’environ 64 % en 2002 à quelque 44 % en 2024. Une chute de vingt points en deux décennies n’est pas un atterrissage en douceur. Mais notons ce que le même étalon refuse de dire. En dollars, les BRICS élargis n’ont pas dépassé le G7 ; ce dépassement n’est réel qu’en parité de pouvoir d’achat, et seulement depuis le milieu de la décennie passée. À l’aune de la mesure la plus prudente, le bloc demeure la plus grande concentration de production de la planète, dépensant encore près de la moitié du budget militaire mondial. Le déclin est réel, et il n’est pas non plus une éclipse. Le directoire n’a pas été remplacé. Il a été vidé de l’intérieur.
L’évidement est le plus visible là où le pouvoir est le plus concentré : dans la monnaie et dans la dette. Là, le contraste avec les chiffres du PIB est tout l’enjeu. La part du dollar dans les réserves des banques centrales représente 57 %, contre plus de 70 % à la fin des années 1990 ; l’or est de nouveau une valeur refuge ; et même des alliés ont commencé à prendre leurs distances – la France a rapatrié son or de New York, le Canada a créé un fonds souverain pour réduire son exposition à Washington. Et pourtant le dollar représente encore l’écrasante majorité des transactions de change et l’essentiel de la dette mondiale en devises. Le dollar comme réserve de valeur s’érode mais la tuyauterie tient. L’arme financière s’émousse, lentement, à force d’être employée – mais c’est une arme que le cartel manie encore de concert.
Et la discipline que cette machinerie fait peser sur le Sud global reste intacte jusqu’à la cruauté. Le mécanisme conçu pour restructurer les dettes des plus pauvres – ancré, comme toujours, dans le FMI et le Club de Paris – a, en cinq ans, admis quatre pays et clos le dossier d’aucun. Au dernier décompte, il a effacé quelque sept pour cent de l’encours concerné. Pendant que les créanciers délibéraient, la monnaie zambienne a chuté d’un tiers et celle du Ghana de moitié ; le Fonds retenait son argent dans l’attente de l’assentiment des créanciers, lequel attendait celui du Fonds. Le Monde – qui n’est pas un journal de la gauche révolutionnaire – rapporte que le service de la dette absorbe désormais entre trente et cinquante pour cent des recettes publiques au Ghana, en Zambie et au Kenya. Pendant ce temps, l’aide au développement a été taillée à l’os – de plus de moitié aux États-Unis, d’un cinquième en France – et la prescription officielle est de la « remplacer » par du partenariat, c’est-à-dire de remettre le financement du développement à des créanciers privés, au motif que les pauvres d’hier se seraient enrichis au point de faire concurrence. Le pouvoir structurel ne décline pas. Dans le domaine qui importe le plus aux pays qui le subissent, il s’intensifie, quand bien même il change de mains à la marge : la Chine copréside désormais les comités de créanciers, et le Club de Paris lui-même commence à concéder que le cadre doit aller plus vite. L’étranglement demeure ; les doigts qui le serrent ne sont plus seulement occidentaux. Telle est la forme de l’ensemble : un directoire qui se décompose comme ordonnateur de l’agenda tout en persistant comme instrument de coercition.
Taxer les siens
Si le pouvoir structurel est ce qui perdure, c’est la trêve qui se rompt ; et c’est d’abord entre les membres eux-mêmes qu’elle se rompt. Le signe le plus évident qu’un cartel a cessé d’être une communauté de gestion est qu’il commence à taxer les siens. À Évian, les États-Unis avaient déjà imposé des droits de douane à l’Union européenne et au Japon, s’établissant autour d’un plafond de quinze pour cent, dix pour la Grande-Bretagne ; l’échafaudage juridique de la guerre commerciale était si improvisé que la Cour suprême en a invalidé le mécanisme central en février, forçant une course effrénée à la recherche d’autres autorités. Face au Canada, son plus proche voisin et son plus ancien allié, l’administration a mené une véritable guerre tarifaire tout en évoquant l’annexion du pays en tant que « cinquante et unième État » et en réfléchissant à voix haute à la notion de « force économique ». La Chambre des représentants a voté, au-delà des clivages partisans, l’abrogation des droits de douane imposés au Canada ; cette réprimande est restée sans suite. Un directoire dont le membre principal traite les autres comme des proies ne coordonne plus rien. C’est la rivalité qui refait surface sous le langage des droits de douane.
La même fracture traverse la question de sécurité qui définit le bloc. Sur l’Ukraine, les États-Unis et les membres européens occupent désormais des positions structurellement divergentes, et cette divergence n’est plus purement rhétorique. Le plan de paix de Washington – élaboré sans l’Europe et perçu sur tout le continent comme une récompense de l’agression – tirait dans un sens ; l’Europe, devenue discrètement le principal soutien de l’Ukraine, tirait dans l’autre. L’aide militaire européenne a augmenté de deux tiers en un an ; un prêt de 90 milliards d’eurosa été mis en place pour 2026–2027 ; un fonds de réarmement pouvant atteindre 150 milliards a été créé sous la bannière de la « préparation ». Le président américain a publiquement mis en doute la valeur même de l’OTAN. Ce qui avait été écarté pendant une décennie comme un fantasme gaulliste – l’autonomie stratégique européenne – s’est imposé non pas comme une ambition, mais comme une nécessité, la conséquence involontaire d’un garant auquel on ne pouvait plus se fier. À Évian, la réussite dont les Européens étaient discrètement les plus fiers était d’avoir obtenu la signature américaine sur le texte consacré à l’Ukraine. Lorsqu’on considère comme un coup de maître la signature d’un membre sur l’engagement central du bloc, c’est que ce dernier est déjà à moitié dissous.
Même les technologies du futur sont arrivées à Évian sous la forme d’instruments de coercition interne. Quelques jours avant le sommet, Washington a bloqué l’exportation d’un modèle américain de pointe en matière d’IA vers tous les ressortissants étrangers, y compris ceux des pays alliés, pour des raisons de sécurité nationale ; et le choc ressenti à Paris était révélateur. Un ancien Premier ministre a qualifié l’entreprise en question de « leur détroit d’Ormuz », mettant ainsi le doigt sur l’essentiel : un point d’étranglement que la puissance hégémonique pouvait fermer à sa guise. Les services de l’Intérieur français ont annoncé qu’ils abandonneraient la société américaine d’analyse de données Palantir, dont les bailleurs de fonds sont proches du président, au profit d’un fournisseur national. Minéraux, argent et désormais informatique : le même schéma, l’État dominant transformant chaque interdépendance en arme contre son propre camp, et ce dernier commençant à le contourner. La France et le Japon, deux des pays les plus exposés, ont commencé à mettre en place une coopération bilatérale dans les minéraux critiques, dans l’espace et dans l’IA ; en dehors de tout cadre américain. Voilà à quoi ressemble un cartel lorsqu’il se décompose en sous-coalitions de protection : des membres qui se prémunissent non seulement contre le rival, mais aussi contre leur propre chef de file.
Le thème officiel du sommet – celui choisi par l’hôte – était « les déséquilibres mondiaux », et ce choix revêtait davantage de substance que ne le laissaient transparaître les débats. Selon les estimations de la Banque d’Angleterre, les déséquilibres mondiaux des comptes courants se situent aujourd’hui près de leur plus haut niveau depuis un siècle et demi, et à chacune des trois occasions précédentes où ils avaient atteint des niveaux plus élevés, une crise avait suivi ; les excédents, en particulier, se sont ancrés structurellement, la part des économies à excédent excessif qui les entretiennent depuis cinq ans ou plus étant passée d’environ 16 % dans les années 1990 à 76 % dans les années 2020. C’est là la marque mesurable d’un mécanisme d’ajustement qui a cessé de fonctionner ; l’épuisement de l’ordre est inscrit dans ses propres registres. Le discours qui s’est tenu à Évian à ce sujet constituait toutefois une petite comédie de la fracture. La prescription, telle que Macron l’a formulée, était tripartite : la Chine doit réduire sa surcapacité et ses subventions, l’Europe doit investir, et les États-Unis doivent s’attaquer à leurs déficits jumeaux. Le chancelier allemand a pointé du doigt le yuan sous-évalué. Mais la rhétorique sur les déséquilibres, qui vise directement Pékin, a la particularité gênante d’impliquer deux des membres du cartel lui-même : l’Allemagne affiche le plus important excédent courant du G7 par rapport à son économie, et le Japon le deuxième. Le bloc ne peut définir son grief économique commun sans désigner ses propres membres comme étant le problème. Et derrière les chiffres qui sous-tendent ce discours se cache un aveu encore plus discret : alors que Washington s’est découplé de la Chine – réduisant ses échanges commerciaux avec Pékin de plus d’un cinquième –, l’excédent chinois ainsi déplacé s’est reporté sur ses alliés, l’Europe et le Japon absorbant les importations, le Canada servant de voie de transbordement. L’ajustement de l’hégémon devient le fardeau des cartels. Il n’y a ici aucun intérêt commun autour duquel se coordonner. Il existe des positions divergentes qui se dissimulent sous le masque d’un intérêt commun.
Comme si de rien n’était
Qu’a donc fait Évian, en réalité ? La réponse la plus honnête n’est pas venue de ses détracteurs, mais de la presse du capital elle-même, qui est parvenue – à travers le Financial Times et The Economist, par l’intermédiaire d’au moins cinq journalistes – à une conclusion unique qu’aucun d’entre eux n’a vraiment formulée comme une thèse : le résultat du sommet était de maintenir le président américain dans la salle. Le correspondant de The Economist à Paris, interrogé directement sur la pertinence du G7, a admis que les communiqués étaient le fruit d’un compromis, après quoi chacun est reparti vaquer à ses occupations « comme si de rien n’était », et a situé la valeur résiduelle de cette instance dans la possibilité pour les dirigeants de s’entretenir en privé dans les jardins de l’hôtel. Un chroniqueur du Financial Times, s’exprimant sous les traits d’un entraîneur de football fictif, en a résumé l’essentiel sans fioritures : l’hôte a tenté d’axer le sommet sur les déséquilibres, « les Chinois ont émis des réserves, les Américains se sont désengagés, et le sujet a été renvoyé au G20 ». Selon ses propres correspondants, le bloc s’était rendu à ce sommet avec de faibles attentes et un seul objectif : retenir l’invité sur place. C’est l’ordre du jour d’une instance qui ne s’attend plus à prendre des décisions, mais seulement à empêcher sa propre rupture.
Cet objectif a été atteint à un certain prix, et ce prix révèle la hiérarchie. L’Afrique du Sud, invitée personnellement par Macron l’année précédente, a été désinvitée sous la pression américaine – Washington menaçant de boycotter le sommet si Pretoria y participait – et le Kenya l’a remplacée. La liste des invités de ce directoire autoproclamé se plie désormais aux caprices de son membre le plus puissant. Il en va de même pour son ordre du jour : la France n’a pu maintenir la question du climat à l’ordre du jour qu’en la glissant subrepticement sous la forme d’une étude sur les « phénomènes météorologiques extrêmes » passés, les mots « changement climatique » ayant été totalement écartés du communiqué ministériel – un phénomène qu’un correspondant français a comparé aux sorciers d’un livre pour enfants refusant de prononcer le nom du méchant de peur de l’invoquer. Une gouvernance par omission, un ordre du jour dicté par les sensibilités absentes d’un seul homme.
Et c’est là que les presse se divisent d’une manière qui en est elle-même la preuve. The Economist interprète Évian avec un espoir prudent ; un « moment Évian », un « nouveau ton », l’ordre qui s’adapte. Le FT interprète ces trois mêmes jours comme une complaisance frôlant l’humiliation. Le journal de l’hôte lui-même, Le Monde, est divisé en deux : Macron, lors de sa conférence de presse de clôture, a qualifié le sommet de « succès objectif », un moment d’unité après des mois de discorde, et, à l’intention de ceux qui le jugeaient trop conciliant, a insisté sur le fait que « Versailles est un instrument de pouvoir », tandis que le chroniqueur en chef du journal écrivait, la même semaine, que « l’obsolescence manifeste du G7 peut difficilement être contestée », qu’il survit « par la seule force de l’habitude ». » Quatre organes du capital allié, quatre objets différents : l’ordre s’adapte ; l’ordre est pillé de l’intérieur ; l’hôte insiste sur sa puissance tandis que son éditorialiste rédige la nécrologie ; et, dans la presse économique asiatique, on voit les membres se prémunir discrètement contre leur propre leader. La divergence n’est pas un bruit à concilier. C’est le cartel vu à travers quatre fractions du capital qui ne perçoivent plus la même chose.
L’absence organisatrice
Le challenger que la direction ne parvient plus à gérer n’était pas à la table des négociations, et n’avait pas besoin d’y être. La Chine était l’organisatrice absente de l’ensemble du sommet – l’objet non nommé de la déclaration sur les minerais, qui engageait les membres à réduire leur dépendance vis-à-vis d’un « fournisseur unique hors du G7 » sans jamais mentionner le nom de ce fournisseur ; la cible non nommée du thème des déséquilibres ; l’adversaire non nommé du discours sur le travail forcé. Un club qui se définissait autrefois par ce qu’il construisait se rassemble désormais autour de ce qu’il craint. Et cette crainte est fondée, car la dépendance est bien réelle : la Chine raffine la grande majorité des terres rares mondiales, et ses restrictions à l’exportation d’aimants permanents ont fait monter en flèche le prix des matériaux qui entrent dans la composition de chaque moteur électrique et de chaque arme guidée. La proposition phare des États-Unis – un bloc commercial officiel dédié aux minéraux critiques – a été rejetée par les propres alliés de Washington et édulcorée pour devenir un cadre non contraignant. Les dirigeants n’ont même pas réussi à s’entendre sur la manière d’affronter le problème pour lequel ils s’étaient réunis.
Le problème plus profond est que cette dépendance est le prix à payer pour le projet même de la direction. Le bloc a passé quarante ans à construire l’économie mondiale ouverte qui a permis au capital de rechercher des marges en Chine, à la Chine de passer des industries à faible valeur ajoutée des années 2000 aux véhicules électriques, aux batteries et aux exportations de haute technologie – ce que les analystes appellent désormais le « deuxième choc chinois » – et aux points d’étranglement de la production du XXIe siècle de migrer vers l’Est. Le programme de « réduction des risques », les stocks, le « friend-shoring », les normes de traçabilité, les discours sur la résilience : voilà l’architecte qui tente de fortifier une structure qu’il a passé sa carrière à démolir. Ce n’est pas là l’attitude d’une puissance hégémonique sûre d’elle. Il s’agit d’un repli défensif et d’un aveu.
C’est aussi, ce qui est révélateur, un projet que le bloc ne peut mener à bien sans consulter la puissance même contre laquelle il s’oppose. Quelques jours avant Évian, le pays hôte a organisé une visioconférence pré-sommet sur l’économie mondiale à laquelle participait le vice-Premier ministre chinois – un cas inhabituel, comme l’ont noté avec ironie les dépêches d’agence, où la Chine s’engage avec une instance qu’elle a longtemps rejetée comme illégitime et non représentative du monde. La direction a dû inviter le rival qu’elle accuse à participer à cette visioconférence sur les déséquilibres qu’elle allait ensuite officialiser comme étant la faute de ce rival. Et au cours des mois précédents, cinq des sept dirigeants avaient effectué séparément leur pèlerinage à Pékin. Le cartel ne peut pas adopter une ligne commune sur la Chine, car chaque membre négocie en privé la sienne. La légitimité du G7 est désormais contestée de deux côtés à la fois : par les coalitions anticapitalistes qui brûlent des Tesla à Genève, et par la puissance montante qu’il exclut ; et la convergence de ces deux critiques, venant d’en bas et de l’Est, montre à quel point cette institution est désormais isolée.
Une mutation, pas une menace
La deuxième pression qui pèse sur la trêve est plus difficile à cerner clairement, car elle est généralement classée sous la mauvaise rubrique. La résurgence de l’extrême droite à travers le bloc – un mouvement en tête des sondages en France et en Grande-Bretagne, au pouvoir en Italie, en tête ou presque en Allemagne, et détenant sans partage la Maison Blanche – est systématiquement décrite comme un choc externe à l’ordre libéral, une menace contre laquelle l’establishment doit « trouver un équilibre », symétrique à la menace chinoise. Il s’agit là d’une erreur de catégorie, et c’est en la corrigeant que l’analyse prend tout son sens.
L’extrême droite ne constitue pas un défi à l’ordre impérial au même titre que la Chine représente un défi à la primauté du bloc. La Chine est un pôle d’accumulation rival qui conteste la place du directoire du G7 dans le monde. L’extrême droite est interne aux États impériaux, et il vaut mieux la comprendre comme une mutation du projet impérial plutôt que comme son antagoniste. Elle ne frappe pas à la porte pour démanteler la domination que le bloc exerce sur les pays du Sud ; elle frappe pour administrer cette domination dans un langage différent ; pour la recoder, en la faisant passer du registre universaliste du libre-échange et de l’ordre fondé sur des règles à celui, nativiste, des frontières, de l’expulsion et de la défense civilisationnelle. L’administration américaine ne constitue pas une menace pour l’hégémonie américaine. Elle en est une modalité particulière d’exercice : transactionnelle, unilatérale, plus mesquine. La nouvelle droite veut des frontières plus hermétiques, un nationalisme économique plus agressif, une projection plus musclée ; non pas moins d’empire, mais un empire plus brutal. Sa conception d’elle-même, qui mérite d’être écoutée avec impartialité, est l’inverse : elle prétend représenter les majorités démocratiques trahies par une élite gestionnaire, une correction plutôt qu’une rupture. Mais c’est le programme qui fait la preuve, et ce programme consiste en l’intensification de la domination, et non en son recul.
C’est pourquoi « trouver un équilibre entre la Chine et l’extrême droite » ne rend pas compte de la situation. Avec la Chine, le bloc fait face à un rival qu’il souhaite exclure. Avec l’extrême droite, l’establishment ne contient pas une force extérieure ; il est colonisé de l’intérieur ; le courant dominant absorbe le programme insurgé plutôt que de le vaincre, l’ancien cordon sanitaire se dissout à mesure que les dirigeants conservateurs gouvernent grâce aux voix de l’extrême droite et adoptent ses positions sur l’immigration comme relevant du bon sens. Et ces deux pressions, bien comprises, découlent d’une seule et même source : l’épuisement du modèle du monde ouvert que la direction elle-même a construit. La mondialisation qui a façonné le rival chinois a également vidé de sa substance la classe ouvrière occidentale qui constitue désormais la base de l’extrême droite ; un réalignement de classe visible dans les chiffres, les partis d’extrême droite remportant désormais la pluralité, voire la majorité, des suffrages de la classe ouvrière qui appartenaient autrefois à la social-démocratie. La direction gère les deux fruits de sa propre contradiction. Le programme de réduction des risques est la facture géopolitique de la mondialisation qui arrive à échéance ; l’extrême droite en est la facture intérieure.
Et ici, les fronts interne et externe fusionnent en un seul vertige. L’extrême droite ne se contente pas de frapper à la porte de la direction. Par l’intermédiaire de son membre le plus puissant, elle est déjà au centre de commandement. Le bloc tente de contenir la Chine par le biais d’une alliance dirigée par un unilatéraliste d’extrême droite qui, simultanément, s’en prend à cette alliance : il impose des droits de douane à ses partenaires, convoite le Groenland, traite ceux qu’il courtise comme des proies. Le problème du double front présente cette particularité désorientante qu’un de ces fronts passe par la Maison Blanche. Cela fait également de l’extrême droite un instrument peu fiable pour le projet anti-chinois : elle partage le nationalisme, mais pas la discipline multilatérale qu’exige l’endiguement ; elle est protectionniste, ce qui sert le discours du « découplage », mais isolationniste et transactionnelle, ce qui sape l’alliance dont le « découplage » a besoin ; et elle n’est même pas cohérente quant à l’adversaire, son énergie se déversant sur les alliés et les migrants plutôt que de se concentrer sur le rival. Les projets concernant le Groenland divisent la nouvelle droite européenne de la nouvelle droite américaine. La vague nativiste ne peut être canalisée.
Pluralisation ou déclin
Il convient d’affronter de front l’objection la plus forte à tout cela, car l’essai s’en trouve affaibli s’il l’esquive. L’interprétation libérale réfute la prémisse. Il n’y a pas de « directoire impérial » en déclin, affirme-t-elle, mais seulement la pluralisation bienveillante d’un monde plus riche, où d’autres mûrissent tandis que l’Occident partage gracieusement une table qu’il monopolisait autrefois ; et le G7 n’a jamais été un instrument impérial, mais un club de démocraties se coordonnant de bonne foi, s’adaptant désormais à une salle plus bondée. Les chiffres relatifs aux réserves vont même dans ce sens : la lente diversification du dollar ressemble davantage à un rééquilibrage de portefeuille qu’à une fuite face à un système utilisé comme une arme, et les devises du G7 imposent des sanctions de concert, de sorte qu’il n’existe de toute façon pas de refuge rival.
Admettons le gradualisme. Le déclin est lent ; les alarmes sont souvent exagérées ; la multipolarité n’est pas encore une réalité selon aucun indicateur régissant la monnaie mondiale. Mais cette concession a ses revers. La pluralisation de la production n’a pas entraîné une pluralisation du contrôle : les mécanismes sous-jacents du dollar, l’étranglement des pays endettés par le Fonds, l’architecture des sanctions restent ancrés au cœur du système même s’ils s’effilochent, et un tiers des pays à faible revenu sont plus pauvres qu’il y a cinq ans, tandis que le cartel contrôle leurs dettes en s’appuyant sur ses propres ratios d’endettement public, qui s’élèvent en moyenne à plus de 126 % du PIB. La direction impose sa discipline depuis une bulle. Et cet effritement que l’interprétation libérale confond avec un partage serein du pouvoir est en réalité alimenté par le comportement même du noyau dur : la militarisation qui enseigne au monde à se diversifier, les droits de douane imposés aux alliés, l’État chef de file en guerre contre son propre camp. Ce n’est pas de la maturation. C’est de la décadence, orchestrée de l’intérieur.
Ni l’un ni l’autre
Ce qui nous amène à la conclusion, et à la seule initiative que ni les libéraux ni les partisans des camps ne peuvent prendre. Le déclin de la direction occidentale n’est pas la libération du Sud mondial, car les puissances qui s’élèvent pour occuper l’espace qu’elle laisse vacant n’offrent rien de mieux au Sud. La Chine est un créancier et un exploiteur ; elle siège au sein du comité des créanciers de la Zambie non pas pour alléger la dette, mais pour négocier celle-ci. La Russie mène une guerre ouvertement impérialiste contre la souveraineté d’un voisin sous une bannière anti-impérialiste. Les BRICS constituent un forum de coordination hétérogène regroupant des États émergents et lésés, dont plusieurs sont des puissances sous-impériales dans leur propre voisinage, cherchant à obtenir de meilleures conditions au sein du capitalisme mondial plutôt qu’à l’abolir – aucun membre ne propose de mettre fin aux échanges inégaux ou au servage pour dettes des pauvres ; ils veulent simplement une place plus importante à la table qui leur impose ces conditions. Mêmel’éditorialiste du Monde, déclarant le G7 obsolète, qualifie les BRICS de coquille vide, sans fonds ni projet ; le récent sommet du G7 qualifie l’ordre fondé sur des règles de fiction utile. Le libéral peut voir à la fois l’obsolescence et le vide ; et n’a d’autre issue que de hausser les épaules.
L’Inde est le cas qui concrétise ce piège. Courtisée par le G7, invitée à Évian, reçue en grande pompe en marge du sommet, puis, la même semaine, subordonnée par l’hégémon même qui la courtisait : son statut stratégique a été discrètement revu à la baisse lorsque Washington a rebaptisé son commandement du Pacifique et abandonné ses gestes de bonne volonté envers Delhi, trois de ses marins ont été tués lors d’une frappe américaine, et les États-Unis se sont tournés, de manière transactionnelle, tant vers Pékin que vers Islamabad. Une puissance du Sud en plein essor qui ne trouve aucun pôle sûr – ni la puissance hégémonique pragmatique, ni le challenger autoritaire-capitaliste – : voilà l’argument incarné. La multipolarité, du point de vue du pays pris entre les pôles, n’est pas la liberté. C’est un vice.
Ainsi, le G7 à Évian s’appréhende mieux non pas comme une hégémonie pratiquant un exercice d’équilibre, mais comme un bloc dont le propre projet de mondialisation a engendré à la fois un rival qu’elle ne peut discipliner et une révolte qu’elle ne peut gouverner, et qui tente désormais de reproduire sa domination alors que son membre principal est pris en otage par la révolte – et que le rival qu’elle craint n’offre pas non plus d’émancipation au monde. Le G7 ne disparaîtra pas ; rien n’est prêt à le remplacer, et l’appareil de coercition survit à la capacité de commander. Il persistera, fortifié et obsolète, entérinant un unilatéralisme qu’il ne peut plus diriger, contrôlant les dettes des pauvres depuis l’intérieur de sa propre crise. La première conférence d’Évian, en 2003, était la cible d’un mouvement qui croyait qu’un autre monde était possible à l’apogée de l’ordre occidental. La seconde est un regroupement défensif derrière seize mille soldats au crépuscule de cet ordre. Entre les deux sommets, la question n’a pas changé ; elle est simplement devenue plus urgente et moins facile à trancher pour quiconque se trouve aujourd’hui sur cette planète : il ne s’agit pas de savoir quel pôle héritera du monde, mais si la majorité de la population mondiale sera autre chose qu’un simple terrain sur lequel se joue la rivalité entre les pôles. La seule position qui résiste à l’évidence est celle qui rejette les deux camps – celle qui défend la souveraineté en matière de dette et l’autodétermination du Sud, tant face à la direction en déclin qu’à ses challengers en pleine ascension. Elle n’est pas représentée à Évian. Elle se trouvait peut-être quelque part de l’autre côté du lac à Genève.
Auteur.e


Sushovan Dhar est un militant politique, écrivain et syndicaliste résidant à Calcutta. Il est affilié au CADTM Inde et fait partie du comité de rédaction d’Alternative Viewpoint. Ses écrits portent sur des sujets tels que le travail, la dette, la restructuration néolibérale, l’autoritarisme, les mouvements sociaux et la politique internationale, en mettant particulièrement l’accent sur l’Asie du Sud et les pays du Sud. Ses articles ont été publiés dans diverses revues et réseaux, notamment Jacobin, Inprecor et Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF).


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